LA RAISON EN DANGER

« La possession du pouvoir corrompt inévitablement la raison. » (Emmanuel KANT/1724-1804)

Pourquoi la possession du pouvoir corromprait-elle inévitablement la raison, cette dernière n’est-elle pas précisément par définition extérieure à toute forme d’influence, à toute espèce d’intérêt ? N’y a-t-on pas recours dans le but d’échapper à toutes sortes de turbulences ? Le sens de l’appareil judiciaire, par exemple, n’est-il pas de garantir la justesse d’une décision en dehors de tout parti pris affectif ou idéologique ? Quid de la citation kantienne dans ce cas ? La possession du pouvoir serait-elle une exception à la règle ? et pourquoi ?

Avant toute chose, demandons-nous ce qu’est le pouvoir ? Vaste question à laquelle je n’ai pas l’outrecuidance de répondre ici de manière exhaustive. De très nombreux livres ont été écrits sur ce sujet qui le font mieux que je ne suis sur le point de le faire moi-même à cet instant. Je me limiterai donc à une définition que la phrase paraît impliquer. Gageons que le terme est ici à entendre comme suit : le pouvoir est une autorité, une puissance de droit ou de fait, la situation de ceux qui gouvernent, et excluons d’emblée l’empire que nous pouvons au cas échéant exercer sur nous-mêmes. Posséder le pouvoir serait alors être en possession de cette puissance, de cette autorité sur les autres. Que je sois dictateur, Président de la République, PDG d’une entreprise ou moniteur d’auto-école, il est en mon pouvoir de décider à la place de…Je peux par exemple faire exécuter telle personne ou la gracier, jeter en prison telle autre ou le laisser en liberté, licencier mon commercial ou l’encourager et recaler mon apprenti conducteur (tout ceci avec plus ou moins de facilité en fonction du pays où je réside) ou faire preuve d’indulgence, bref… Existerait-il alors comme une griserie du pouvoir qui viendrait altérer la réputée droiture impeccable de la raison en la faisant agir en vue de le maintenir en lieu et place et non par pure nécessité[1] ? Être en mesure d’avoir le pouvoir sur les autres occasionnerait-il un dérèglement, une perversion de la raison qui, dès lors ne serait plus à même de délibérer de façon désintéressée ?

Dans ce cas, force serait de constater que la raison dont semblerait pouvoir théoriquement émaner quelque maxime universelle, quelque impératif catégorique, ne serait pas hermétique à toute remontée, à tout retour, non pas du refoulé, mais de ce que l’homme contiendrait de trop humain, à moins que ce soit de trop animal : j’ai nommé le désir de tout pouvoir à tout moment, et surtout le désir de pouvoir réaliser tous ses désirs ; je dis bien tous, sans exception !

Or, si autant qu’il m’en souvienne, le bonheur est, selon Kant, irrémédiablement désuni du devoir ; si tout devoir visant le bonheur est destitué en tant que devoir par le fait même de sa visée. Si, plus généralement, tout devoir intéressé n’en est plus un pour autant qu’il lorgne du côté des conditions (Bonheur, Pouvoir, Argent, Reconnaissance etc) par delà les propositions rationnelles inconditionnelles (j’agis comme il se doit, non pas pour telle ou telle raison en filigrane, mais parce que la raison m’y oblige sans condition), alors le pouvoir, tout comme le bonheur, peut bien constituer une raison de la raison, son sens vicié.

Je décide à la place de…disais-je, et ce faisant, j’étends ma sphère subjective jusqu’à embrasser tout l’univers, jusqu’à connaître la liberté de nier à tout bout de champ l’existence même d’un désir adverse et potentiellement frustrant. Plus on a de pouvoir sur les autres et moins on est capable de vivre la frustration que génère une résistance. Freud, 100 ans plus tard, eût pu dire qu’à l’instar de son Inconscient qui ne connaît pas sa finitude et recherche exclusivement son plaisir, tout homme est enclin à se laisser enivrer par le pouvoir jusqu’à en faire effectivement le sens même de ses décisions, dès lors inévitablement corrompues au sens kantien. Je décide à la place de…pour pouvoir continuer à décider à la place de…voilà l’écueil, le cercle vicieux auquel, semble-t-il, nul être ne saurait échapper. Kant pessimiste ? Peut-être un peu quand même. La Raison kantienne ignore peut-être les raisons, mais l’homme, selon toute vraisemblance, la dédaigne plus souvent qu’à son tour.

Sans doute est-il louable de souhaiter, plus loin encore que le philosophe des lumières, que chacun puisse un jour se gouverner lui-même dans le respect d’autrui, et atteigne enfin sa majorité sous l’égide d’une Raison souveraine, mais il n’est pas idiot de penser que l’anoxie enivrante de cette cime-là n’est pas près d’être atteinte.

© Thierry Aymès

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s