LA TABLE (Saynète philosophique)

Juste avant le dessert, Stéphane, qui n’avait pas ouvert la bouche de tout le repas, va prendre la parole pour un moment.  Il est assis sur un sofa à l’écart de l’assemblée qui, depuis une bonne heure débat au sujet de Dieu. Tom n’en démord pas; personne ne peut parler de Dieu dans la mesure où personne ne l’a vu. En substance, tout le monde semble plus ou moins partager ce point de vue sans grande originalité, mais qui a l’avantage de ne pas demander à son défenseur une débauche d’énergie démonstrative.

Et la petite assemblée de se gausser de tous les fronts bas du monde convaincus de l’existence d’un être qui plus est responsable de millions de morts et d’humiliation… 

Tout le monde pensait qu’il lisait un « Voici », qu’il était contrarié par une de ses énièmes histoires d’amour, mais non.  Juste après avoir appuyé sur le bouton « play » de son dictaphone Stéphane se lance dans un laïus et commence par résumer ce que disent ses ami(e)s légèrement aviné(e)s au sujet de Dieu : 

– « S’il existait, Dieu interviendrait pour qu’enfin tout le mal qui sévit dans le monde cesse immédiatement… Mis à part quelques illuminés dont il fut paraît-il prouvé qu’ils étaient pour la plupart anorexiques ou schizophrènes, qui peut se vanter d’avoir vu Dieu…Non Dieu n’existe pas et le monde n’a pas été créé, il a toujours existé ! »

Puis il enchaîne à haute voix :

– « ‘Passons à table !’ », ‘Quelle jolie table !, ‘Tiens-toi bien à table !’, ‘Je sors de table’.  Comme tout semble simple à vous entendre ! »

Il poursuit en se levant d’un bond :

– « Personne n’a jamais perçu, ne perçoit et ne percevra       jamais cette putain de table sur laquelle nous avons semble-t-il mangé.  Personne, vous entendez ? Dans sa totalité en tout cas, qui d’entre vous peut prétendre l’avoir jamais vue ?  Hein ?!  Qui ?  Allez, répondez ! »

Silence interloqué de l’assemblée :

– « Ha, vous voyez bien que vous ne le pouvez pas !  Même toi, le pilote de chasse, avec ta vue de cosmonaute, tu l’as pas vue.  Alors, qu’est-ce que vous appelez ‘la table’, bordel ?  Hein ?!  Cet objet qui existe à tout casser dans votre esprit ? À l’état de concept ?  Au même titre que celui de ‘gravitation universelle’ ou de ‘chevaux Din’? »

Même silence :

– « Vous me croyez givré hein ?!  Normal, cette évidence est quotidiennement occultée par la dimension ‘utilitaire’ de votre vie, alors vous n’avez rien à rétorquer et quand bien même votre vie serait-elle différente, vous n’auriez rien à rétorquer ; à supposer bien entendu que vous compreniez un traître mot à ce que je raconte.  La table que vous évoquez à tout bout de champ depuis trois plombes, lorsque vous prononcez ce mot, elle n’est que le fruit suspect d’un acte intellectuel immédiatement conséquent à une intuition de SON existence que vous êtes impuissants à prouver.  Pas plus que vous n’êtes capables de prouver l’existence de Dieu ! Voilà ce que j’avais à dire.  La table ou Dieu, c’est kif-kif bourricot.» 

Autour de la table, désormais incertaine, tout le monde est interloqué.  Stéphane est livide.  Ces yeux ne lui servent à rien.  Il regarde au-dedans.  Mais qu’est-ce qui lui prend ?   

Il poursuit :

– « Qu’est-ce qui vous autorise à dire LAtable, hein ? LA table…Vous rendez-vous compte que ce tout petit déterminant « LA » laisserait entendre que vous seriez à même d’apercevoir  l’objet dont vous parlez si sûrement, sous l’infinité de ses angles en un seul regard ?  Vous vous prenez pour qui ? Pour Dieu ?! »

L’un des convives lui demande de bien vouloir se calmer.

Il n’a pas entendu :

–  « Je vais vous le dire moi ce qui vous autorise à en parler, quitte à vous larguer totalement.  Ce qui vous permet d’en parler, c’est l’horizon spontanément intuitionné, qui oriente chacune de ses apparitions que vous jugez nécessairement partielles ? Ça vous en bouche un coin non ? »

Il se tourne vers André :

– « Toi, je sens que tu vas me dire d’un air entendu et très légèrement efféminé : ‘Mais enfin Stéphane, je peux quand même parler de LAtable puisque, même si je la vois pas en entier, j’en vois certaines de ses parties ?!’ »

–   Mais tu vois des parties de quoi, mec ?

–   Ben, de LA table ! (Stéphane répond à la place d’André en prenant un air bête).

–   Mais tu l’as jamais vue, la table…Blaireau !  Jamais !  Jamais en entier !  Alors comment peux-tu parler de ses parties ?  Pour que tu parles de ses parties, il faut bien que tu poses l’hypothèse d’un objet total, non ?!  Et cet objet total tu crèveras sans l’avoir rencontré.  Contrairement à ce que qu’on pourrait penser de toi, tu es un idéaliste mec, tous autant que vous êtes, vous êtes des idéalistes… C’est pas beau ça !?  Belle promotion non ?  Ta certitude, ta grande certitude n’est rien d’autre qu’une intuition.  Tu intuites mon p’tit gars, tu intuites, c’est tout ! »

Il se calme un peu quand même :

– « C’est pas vrai que t’allais me répondre un truc du genre ? »

Il se ré-excite :

–  « Et si vous réfléchissiez un peu, au lieu de passer votre temps à le perdre,  vous vous rendriez compte que, sans le savoir, vous adhérez à une conception téléologique de la perception, à une représentation métaphysico-religieuse de la réalité qui bercent l’humanité depuis que le monde est monde.

Il prend Juliette à partie, elle vient de souffler pour signifier son ennui :

– « Je te saoule ?!  Tu préfèrerais que j’te parle de Tom Cruse peut-être ?  Non de Brad Pitt plutôt !  Ma pauvre amie, 10 ans que je supporte ta tronche de teigne, à cause de ton mec que j’aime bien, 10 ans que grâce à toi je sais tout sur les stars de cinéma, celles de la chanson…Et celle-là elle couche avec çui-là et elle, elle s’est fait refaire les pommettes en même temps que les seins, lui, y s’est fait rallonger la bite, stop ! Aujourd’hui tu m’écoutes, OK ? Même si ça te dépasse, je m’en tape… »

Silence de mort :

– « Tu sais pourquoi cette table et tous les objets qui sont dessus ne sont pas différents de Dieu, hein ?  Tu le sais ?!  Je viens de te le dire… Parce que jusqu’à preuve du contraire, ils n’existent que dans ta tête.  Même toi tu peux imaginer ce que t’as jamais vu, c’est pas beau ça ? T’as compris ?!  Tu l’as déjà vue toi, la table ?  On sait jamais avec toutes les relations que t’as… Niet, tu l’as pas vue la table, jamais… T’en as peut-être entendu parler, mais tu l’as pas vue.  Et par qui t’en as entendu parler ?  Par des gens qui l’on jamais vue non plus !  Tout le monde en parle, personne l’a jamais vue.  C’est comme Dieu !  Sauf que Dieu, y en a plein qui n’y croient pas, alors que la table, elle, elle fait l’unanimité. La pauvre ! »  

S’adressant à tout le monde :

– « Hê, ouais, la table est aussi introuvable que Dieu les mecs ! Et en tant que concept, elle est de la même nature que lui. Salut.»  Il s’en va. 

Thomas, l’amphitryon de la soirée, l’arrête sur le pas de la porte et lui lance :

– « Je n’ai peut-être jamais vu la table sur laquelle nous mangeons encore, mais c’est moi qui l’ai fabriquée de toute pièce.  Toi, le jour où tu sauras bricoler, les poules sauront peut-être enfin si elles sont venues avant l’œuf qui les a pondues, si tu vois ce que je veux dire … » 

Thomas a de la répartie. À quoi l’illuminé répond sur un ton coquin et quelque peu infantilisant:

– « D’où vient que tu aies pu concevoir ce que tu n’as jamais vu ?  L’idée de ‘table’ serait-elle à ranger avec tout ce qui existe, au rayon des « idées innées ?  Adieu la compagnie !  À moins que vous ne préfériez que je ne vous dise : « À table ! ».

Fin

© Thierry Aymès (Protection « Fidealis »).

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