MYRIAM LE CHIEN (Extrait de « Sous la mémoire…)

Elle est arrivée sans que je m’en aperçoive.  Était-ce un matin ou une après-midi ?  Le visage long, la chevelure vivace et blanche comme la chaux, un gilet bleu marine bien trop grand, elle errait sans cesse, « comme une âme en peine » dit-on.  Je ne sais pas si elle avait de la peine, mais elle m’en fit tout de suite; de cette peine douce qui vous prend au cœur.  À la vitesse d’un escargot, elle me faisait penser une fois encore à ces ballons colorés dont on libère l’air en les lâchant et qui se cognent contre les murs.  Il était une fois, une femme qui manquait d’air.  Elle n’était pas la seule.  Jean aussi se sentait à l’étroit. 

Elle, c’était Myriam.  Myriam  comment ?  Je ne le dirai pas.  Myriam qui est arrivée comme un chat, sur la pointe de ses charentaises; Myriam qui patinait plus qu’elle ne marchait sur le carrelage lisse de l’EHPAD.

Je ne me rappelle plus le jour.  Comme à son habitude Myriam confondait la salle à manger avec un village.  Elle s’y promenait sans relâche, à la recherche de ce qu’elle cherchait.   Buster Keaton l’eût prise pour sa sœur. Je l’observais quelques secondes. Les mains jointes sur son ventre, elle trottinait sans relâche, s’asseyait, se relevait, poursuivait son périple.  Elle finit par me rejoindre au coin-café où je m’apprêtais à lire les nouvelles glanées au hasard dans le Vaucluse matin.   Lorsqu’elle fut à mon niveau, je me mis à lui parler.  Saisissait-elle ce que je lui disais ?  Il faut dire que ce matin-là, j’avais la poésie, l’amour et le second degré faciles; elle ne devait pas être la seule à passer à côté de mes propos.  Je me tournai soudain vers elle, fixai son visage où couraient par dizaines de très profonds ruisseaux et lui dis : “Peu importe si vous ne comprenez pas ce que je dis Myriam, peu importe si l’on ne se comprend pas; l’essentiel c’est la lumière que l’on a dans les yeux; pas vrai ?  et dans les vôtres, il y a 1000 soleils levants.”  Elle ouvrit très grand ses yeux, quelques larmes s’y formèrent  qui ne glissèrent pas sur ses joues et je vis sa bouche sans lèvres esquisser un sourire bien plus subtil que celui de Mona Lisa.  Elle venait d’être émue et je me pris à penser que là où les raisonnements avaient été impuissants, la poésie, jointe à la tendresse, avait forcé son âme avec la simplicité d’un parfum sucré.  C’est que la poésie ne dit rien, elle donne à entendre la beauté; elle chante plus qu’elle ne pense, elle pousse, elle croît, sans regard sur elle-même; la poésie est aveugle.  Myriam le savait, mais elle ignorait le savoir; alors ses yeux brillaient de mille feux et bénissaient chacun des objets, chacune des personnes qu’elle croisait.  Saint Exupéry en eût fait la grand-mère de son Petit Prince s’il l’avait connue. 

Elle se tenait là, devant moi, presque au garde-à-vous.  Son visage était plus grand que l’espace où nous étions plantés. On eût dit les statuettes noire et blanche de deux jeunes mariées sur un énorme gâteau.  Je vis alors dans son regard un amour tellement immense qu’il eût suffit à sauver le monde.  Je posai ma main droite sur sa joue gauche, elle tendit le cou pour me faire une bise, la déposa délicatement sur ma joue tout en me prenant le bras, se recula, me regarda avec une tendresse infinie et c’est alors que j’eus le sentiment d’être en présence… D’un chien; de ceux qui se laissent mourir sur la tombe de leurs maîtres. 

Pardonnez-moi cet aveu, je vous en prie !  N’allez pas croire à du mépris, bien au contraire.

© Thierry Aymès

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