QU’EST-CE QU’UN POÈTE ?

Je me suis longtemps demandé ce que pouvait bien « faire » un poète en accord avec l’étymologie du mot qui sert à le nommer.

Sans doute « fait-il » parce qu’il crée. Sans doute dit-on qu’il crée parce qu’il ne subit pas le sens commun des mots.  Il en impose un autre.

Ainsi, créer est au plus haut point l’acte d’épandre le champ sémiotique dans un élan d’énergie joint à un rétrécissement plus ou moins grand entre les deux parties supposées du dialogue interne qui permet la pensée.

Peut-être est-ce à proprement parler un des aspects de la concentration que je décris là, dans la mesure où l’acte de créer suppose comme l’évanouissement logique de la conscience ordinaire, séparatrice, pour donner sur un « ailleurs sémiogénique ». 

Mais tout ceci est très approximatif. C’est que je dois tenter de définir cela même qui cherche à définir. D’où la circularité, l’angle mort que l’on ne peut réduire qu’en le résorbant dans les épousailles salvatrices du sens avec sa forme.

Le poète est un aveugle à qui rien ne peut faire face.

Il me faut donc imaginer une philosophie de l’engagement, une philosophie qui implique, dès sa racine, l’immersion irreprésentable du diseur, plus justement du disant uni indéfectiblement à ce qui se dit.

Une pensée de la pointe donc. Une pensée qui ne se sait pas. Créer, c’est sortir… Non ! À l’instar de l’univers, dit-on, la pensée ne se déploie pas, ce qui supposerait un contenant plus vaste qu’elle. La pensée ne peut qu’être, au sens fort, c’est à dire jaillir ; mieux, elle est pur jaillissement, abondance, surabondance. Mais toutes ces images la trahissent. Elle n’a aucun « en-dehors » et toute théorie dualiste l’assassine.

Comment pourrais-je me prendre pour objet ? Comment pourrait-elle se prendre pour objet ? Comment un sujet pourrait-il se prendre pour objet ?C’est en ce sens qu’une pensée ne peut se donner qu’en aveugle. Penser n’est pas réfléchir. Penser, c’est croître.  C’est ne faire plus qu’un avec la vie en perpétuelle création d’elle-même. Penser, c’est n’avoir aucune mémoire, aucune possibilité de se savoir « sachant ».

Un théologien dirait peut être que c’est là le sens même de la prière. Joindre les deux mains pour n’être plus qu’un ; joindre les deux mains pour faire cesser l’espace qui nous condamne à être à distance de soi. S’évanouir dans un acte pur, celui d’être à l’origine du monde, dans l’origine du monde même, en l’état du premier homme, s’il fut, qui prononça le premier mot. Toute parole n’est humaine qu’à cette condition.

Partant de là, la forme poétique est naturelle à la pensée. Le poème n’étant que le signe paradoxal d’une parole qui fut dite en ne le sachant pas et en n’ayant aucune vocation à le savoir. Le poème est une invite au contre-sens le plus total. Tel un animal naturalisé qui n’aurait plus que l’air de ce qu’il fut, tout poème est lettre morte, fossilisée, pâle vestige (en est-il un seulement) d’un orgasme atemporel. Le poète disparaît dans la vie.

Pour cette raison, la pensée, telle que nous l’apprenons, ne sera jamais que la pensée de l’autre. Dans la mesure où elle est envisagée essentiellement comme une relecture. J’entends, comme impliquant un retour à la conscience duelle qui n’est par ailleurs que l’effet d’un relâchement d’être, d’un repos, d’une pause, d’une respiration supposant son inspiration.

QUESTION : Créer se fait-il toujours en expirant ?

« Reprendre ses esprits » ne serait en définitive que le fait involontaire d’une débandaison spirituelle. Ce serait déchoir, dans le sens où toute division affaiblit. D’où l’adoration des totems, des phallus et autres verticalités « eiffelisantes ». Le poète n’écrit qu’avec des mots-vivants (des groupes de mots-vivants) réinitialisés, « revirginisés » qu’aucun autre ne peut prononcer à sa place, car la pensée a un lieu et ce lieu c’est le poète, son esprit c’est tout un. Relire, c’est attester de l’impossibilité de jouir (jaillir) toujours, c’est témoigner de l’impuissance de toute lecture.

© Thierry Aymès

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