SON ARC-EN-CIEL

À cet instant précis, comme souvent, je ne sais qu’à peine ce qui va venir. J’ai juste envie d’écrire et peine à me rappeler certaines choses qui m’ont traversé l’esprit hier après-midi, alors même que je me dirigeais à pied vers la maison de mon cousin Frédéric à 6 kilomètres de là. Le soleil était à son aise. Il étalait ses rayons sur les champs verdoyants avec la plus grande désinvolture, et je m’arrêtai de temps à autre pour en garder la marque sur mon visage.

Me revient en mémoire une idée que j’eus à cette occasion et qui mérite à mon sens d’être développée. Elle met en scène un arc-en-ciel que je n’attendais pas là où il s’est présenté et qui n’eut pas immédiatement la force de m’arracher à une certitude.

Après avoir longuement dialogué avec sa sœur au sujet de l’amour, alors qu’elle venait à peine de nous rejoindre, le visage encore tout endormi, je parlai avec ma compagne de l’origine conceptuelle du sentiment amoureux, de la façon d’aimer de la plupart des gens. Je lui rappelai qu’à présenter son autre comme sa moitié, on s’inscrivait dans une lignée platonicienne tel qu’il se présente dans « Le banquet » par l’entremise d’Aristophane, et ajoutais dans la foulée que si Spinoza était né avant lui, nous aimerions sans doute différemment.

Elle me répondit presque instantanément :

– Moi, j’aime comme j’aime, c’est moi qui aime comme j’aime, personne n’est à l’origine de ma façon d’aimer. Ce n’est pas parce que Platon etc ».

Il m’apparut qu’elle n’avait pas bien compris ce que je venais de dire. Je tentai donc de le lui faire entendre différemment :

– Notre façon d’aimer et conditionnée par une conception de l’amour dont nous sommes pétris et dont Platon, de même que le christianisme sont les auteurs. De même, nous sommes nés homme ou femme, ici ou là, à tel moment de l’histoire, dans tel milieu social et ainsi de suite… ».

Elle n’était pas plus convaincue. J’ajoutai alors :

– C’est comme si tu étais née avec des yeux qui te faisaient tout voir en bleu. Tu aurais le sentiment que le monde est bleu… Et tu dirais, je le vois bleu, non pas parce que mes yeux me condamnent à le voir de cette couleur, mais parce que moi, je le vois bleu, c’est tout.

Ce à quoi elle répondit :

– Moi, je suis couleur arc-en-ciel.

Je vis le sourire de sa sœur qui faisait pourtant la vaisselle en nous tournant le dos. Quel rapport avec le Schmilblick ? Je lui rétorquais :

– Tu marches sous le drapeau LGBT ou Rasta ? Tout en me dirigeant vers les escaliers que j’allais emprunter pour remonter à l’étage.

Le fait qu’elle ne soit pas d’accord avec ce que je venais de dire m’avait immédiatement agacé et avant de disparaître, j’ajoutai ceci :

– Permets-moi de continuer à penser ce que je pense.

Ce n’est que quelques heures plus tard, en marchant, que je compris ceci :

En se réclamant des couleurs de l’arc-en-ciel, ma compagne disait tout simplement que l’amour est plus grand que tout ce qui (selon moi et quelques autres) semble le conditionner. Qu’il nous arme initialement d’une palette exhaustive de couleurs, et qu’à ce titre, il nous permet de les voir toutes sans même que nous ayons à les imaginer. Peu importe que l’on soit homme ou femme, que nous soyons nés ici ou là, à tel moment de l’histoire, dans tel milieu social etc. L’amour est libre de toute histoire, de toute géorgraphie. Il ne choisit pas. Platon peut bien avoir écrit le contraire, elle et quelques autres aiment par-delà le monde ou bien avant lui, de par une lumière dont le propre est de ne pas s’éclairer elle-même, de ne pas se réfléchir, de ne pas se ressaisir, et dans un même temps de donner à voir et aimer tout ce qui est ; à commencer peut-être par les plus petites choses.

© Thierry Aymès

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