DEUX ANS (jour pour jour)

Si l’on considère l’étymologie du mot « crise », alors nous devons décider aujourd’hui de la suite de cet événement qu’est l’apparition fulgurante du Covid-19 dans nos vies. Il est par ailleurs intéressant de noter qu’un événement n’est proprement ce qu’il est que dans la mesure où il marque un avant et un après qui, en l’occurrence, dépend très précisément de nous. Allons-nous en revenir à notre ancien modèle dont certains économistes disent qu’il a fait son temps et qu’il était en train de s’effondrer, bien avant que le Coronavirus ne vienne masquer sa chute structurelle ? Alors, au-delà des soupçons que chacun peut avoir au sujet de l’apparition et la gestion de ce nouveau fléau, au-delà de l’effet d’impéritie qu’exercent sur nous les pouvoirs français, allons-nous saisir cette occasion, ce « kairos » diraient les philosophes, autrement dit ce « moment opportun », cet instant d’inflexion franche pour amorcer ce que j’appellerai pour l’heure un « rétrogrès » (rétrogression), mais qui n’est qu’une façon provisoire de nommer le « bon progrès », à savoir « le progrès arraisonné à la morale », viscéralement attaché au respect d’une certaine vision de l’humain, ainsi que de son lieu d’habitation ? Depuis le 17e siècle, l’idéologie du progrès nous a progressivement conduits à répondre affirmativement et avec force à la question suivante : « Doit-on faire tout ce que l’on peut techniquement faire ? ». En termes cartésiens, nous aurions pu nous demander s’il était souhaitable de vouloir à ce point nous « rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » ou s’il ne suffisait pas de la connaître et de la façonner à peine dans le but d’en obtenir quelques faveurs. À entendre cette interrogation sous un angle strictement technique, il est clair à mes yeux que nous sommes allés bien trop loin et que notre absence de conscience « morale » en même temps que notre esprit clairement prométhéen a depuis longtemps ruiné l’âme du monde. Il n’est que d’ouvrir les yeux pour s’en rendre compte. Au début du 16 e siècle, dans son Pantagruel, François Rabelais nous mettait en garde contre cet écueil et nous ne l’avons pas écouté, pas plus que nous n’avons écouté celles et ceux qui, depuis longtemps, voyaient venir les mauvais temps que nous connaissons désormais. C’est aujourd’hui plus que jamais que s’engage notre responsabilité. Voulons-nous continuer comme avant la pandémie ? Ou allons-nous tout mettre en œuvre pour changer d’orientation et nous diriger vers un nouveau paradigme économico-philosophico-politique ? Ne voyons-nous pas clairement les effets indésirables des politiques et des idéaux qui ont été déployés jusqu’à présent ? La course aux profits est-elle la seule chose au monde qui vaille la peine que nous nous battions ou devons-nous imaginer ensemble d’autres lendemains ? Le libre-échange est-il une si bonne chose ? La libre circulation des populations au travers du monde ne devrait-elle pas être soumise à plus de précautions ? Savez-vous que grâce (ou à cause) de l’évolution aéronautique, environ 40 millions d’avions décollent chaque année dans le monde, soit à peu près 1 par seconde ? Six millions de tonnes d’hydrocarbure sont déversées chaque année dans les mers, 1,5 milliard de voitures sillonnent notre belle Terre… Bleue… Encore un peu. Et je ne mentionne les usines en tous genres que pour vous laisser imaginer les dégâts qu’elles occasionnent un peu partout. À ce jour, 7,7 milliards d’humains se partagent très inégalement Gaïa et désormais chacun des pays absents de la compétition internationale jusqu’alors désire plus que tout sa part du gâteau. Pensons-nous encore qu’à continuer comme nous vivions jusqu’ici, nous n’allions pas inévitablement à la catastrophe ? Après nous le déluge ? ! C’est ça ? ! Pour ma part, je suis certain que le Monde tel qu’il allait, courait à leur perte et je suis pour ma part fermement décidé à ne plus participer à la chronique d’un suicide collectif annoncé depuis longtemps. Je pense au monde que nous allions laisser à nos enfants et j’ai honte. Toujours plus de kérosène dans le ciel, toujours plus de bateaux déballasteurs dans les océans asphyxiés, toujours moins d’animaux en liberté, toujours moins d’abeilles, toujours plus d’inégalités entre les peuples, toujours plus d’humains faisant la nique à l’implacable bombe démographique insuffisamment évoquée dans les médias, une pollution galopante, une machinisation de l’humain en passe à un transhumanisme dont certains se réjouissent et qui m’effraie, des projets de terrafication de la planète Mars en désespoir de cause, une mondialisation par l’argent aux antipodes des aspirations spirituelles ancestrales qui elles aussi ont été rattrapées par l’économie de marché, une hyperconnection de chacun avec n’importe qui, tous azimuts, et conduisant paradoxalement à une solitude pulsionnelle croissante ; autant dire, une course effrénée… Vers la mort.

© Thierry Aymès

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