LES AUTRES NE NOUS CONJUGUENT QU’AU PASSÉ

Si je vous dis : « Les autres », que cela vous évoque-t-il ?

– Très immédiatement ? Les lignes suivantes : « Les Autres… Ces grands cernes dressés autour. De quels yeux disent-ils la fatigue ? De quel regard ? Est-on jamais à soi plus qu’à eux ? Sont-ils ailleurs que toujours là ? Toujours déjà ? J’ai cru suffoqué naguère dans leur bras, senti le danger d’en être aimé ». Ces quelques phrases, je les ai écrites alors que j’avais à peine 20 ans. Aujourd’hui, je dirai qu’elles n’ont pas pris une ride. C’est que le plus souvent, les autres ne vous conjuguent qu’au passé et ne vous veulent que très mal du bien. À un ami qui, à l’époque, venait de me déclarer sa violente amitié, je répondis en un éclair : « Si tu m’aimes, tu me condamnes ! ». J’avais pressenti que ce qu’il aimait en moi devrait périr ou me tuer. Mais il me voulait tel que j’étais alors, et pour toujours. Je connaissais le passage de la Genèse où Édith, femme de Loth, se transforme en statue de sel pour s’être retournée sur Sodome en flammes. Fut-elle châtiée pour avoir ainsi trahi ses inclinations secrètes pour le péché ou le fut-elle pour s’être retournée sur cette ville comme sur une autre ? L’amour du passé ne suffit-il pas à nous statufier ? J’avais compris que mon ami ne souhaitait pas me voir renaître à chaque instant ; que je lui étais une amarre et qu’il ne voulait pas quitter le port. S’il l’avait pu, il m’aurait retenu là, dans cette voiture enfumée, à deux pas du bar où, chaque week-end nous avions coutume de nous tenir chaud, avec tant d’autres… En attendant la belle qui nous arracherait l’un à l’autre. Ce jour-là, Yannick me tendit l’archétype de ce que je ne cesserai jamais d’éprouver face à un certain amour. La Mère n’est jamais bien loin qui se refuse à vous mettre au monde une seconde fois pour toutes. Après vous avoir déposé sur les rives du monde, elle vous tient en laisse à coups de bisous. Elle force votre respect. Et quand on sait qu’étymologiquement « respecter » revient à se re-tourner pour regarder derrière soi, l’on rejoint à nouveau Loth et sa malheureuse épouse.

© Thierry Aymès

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