L’ÉCHELLE ET L’HUMEUR

Ce devait être en 2014. Mon portable sonne. Je décroche. Une amie tient à me parler de son frère diagnostiqué « bipolaire » depuis peu. Très vite, il me pose une question. Penses-tu qu’un psy pourra lui permettre d’acquérir une vigilance quant à la phase de montée dite « maniaque ». Je lui dis que c’est probable, mais j’ajoute qu’habituellement, les tymhorégulateurs, sels de litium, antipileptiques ou autres antipsychotiques prescrits dans ces cas-là, réduisent largement la probabilité des rechutes lorsqu’ils sont précisément dosés. C’est ce que l’on m’a dit en tout cas. Je ne suis pas médecin. Quant à la notion de vigilance, je lui avoue qu’en l’occurrence, elle me semble problématique.

Pour lui expliquer la complexité de sa question en apparence simple, je lui propose une devinette que voici : « Depuis quelques semaines un magnifique bateau est amarré dans le Yacht club de Bordeaux. À son tribord, une échelle dont on ne voit que 6 barreaux plonge dans l’eau limpide. Sachant que lesdits barreaux sont distants l’un de l’autre de 40 cm et que l’échelle fait 4 mètres de longs, combien de barreaux seront-ils visibles quand le niveau de la mer aurra baissé d’un mètre ? »

Il est interloqué. Sans doute a-t-il le sentiment d’être retourné à l’école. Me doutant qu’il ne fera pas l’effort nécessaire à la résolution de cette énigme, je lui donne la réponse sans attendre.

« Nous verrons le même nombre de barreaux, bien sûr ! Tout le bateau baisse en même temps que l’eau, et donc l’échelle ne sera pas plus découverte… À moins que la coque ne touche le fond (ce qui n’est pas le cas) « .

Il en va de même avec l’humeur quand celle-ci se mêle de notre vie. Levez-vous du mauvais pied et vous n’en aurez pas moins le sentiment de voir la réalité telle qu’elle est et vos toutes réactions vous paraîtront légitimes, objectivement fondées. Levez-vous du bon et tout vous sera miraculeusement une raison de vous réjouir.

L’humeur colore tout; à savoir le monde et vous-même, sans que vous ayez à proprement parler le sentiment d’avoir été altéré(e), et ne permet que très rarement à celle ou celui qui en est l’objet de prendre le recul qui serait nécessaire à son identification. Ajoutons à cela que nous connaissons toutes et tous des variations d’humeur, et que seule l’intensification de ses fluctuations, de la manie à la dépression sévère chez la personne bipolaire, nous en distingue.

De même qu’il nous arrive d’affirmer que nous ne sommes pas en colère en hurlant, une personne maniaco-dépressive (bipolaire) aura beaucoup de mal à repérer seule la dangerosité de ses ondulations « humorales » et devra peut-être s’en remettre à une tierce personne à qui elle décidera au préalable de faire confiance.

© Thierry Aymès

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