DERRIÈRE UN NEZ ROUGE

Je préfère être malheureux de temps en temps, parce que je n’arrive pas à obtenir ce que je veux, qu’heureux tout le temps parce que je n’ai envie de rien ! (Wolinski né en 1934)

Les pensées d’humoristes sont rarement dépourvues d’intérêt. Elles disent souvent à leur manière ce qui pourrait l’être plus cérémonieusement, inutilement. L’humour, outre « la politesse du désespoir », est, tout comme l’art, la sublimation de quelque obscur conflit, de quelque tendance inconsciente le plus souvent responsable des proses les plus pertinentes. C’est en tout cas ce que pourrait en dire la psychanalyse. Tout comme l’authentique pensée, il requiert de la part de celui qui en est l’auteur une dose de violence légitime. On ne plaisante pas sans avoir l’énergie nécessaire à toute transgression, à toute création; de même on ne « pense pas » au sens fort, si l’on reste impuissant à s’extraire des couches limoneuses d’une bien-pensance, du piège insu de l’idéologie en vigueur, des lieux communs aux faux-airs d’inouï, des bourbiers en tous genres. En ce sens, « rire de… » ou « penser » livre le même combat. Tout véritable humour trouve sa source dans l’intimité d’une conscience rebelle. Il sourd avant d’éclore derrière la porte dérobée d’un salon mondain où le masque est de rigueur…

Wolinski n’est pas bouddhiste. Il préfère la souffrance d’un désir frustré aux délices que dispenserait continûment un paradis où le temps n’existerait plus. Car désirer suppose le temps, entendez par là : le différé. Désirer donc, languir après un bonheur toujours compromis par un autre désir. Souffrir de manquer toujours, et pourquoi pas ? Désir, temps, finitude, mortalité… Ne sont-ce pas là les signes les plus flagrants de notre humanité ? « Les ailes du désir » de Wim Wenders ne conduisent-elles pas son ange à déchoir par amour pour une trapéziste ?

Des ailes pour déchoir ? Quelle bizarrerie ! Des ailes pour ne plus voler… à moins que ce ne soit pour aimer enfin… Aimer au ras du sol, à hauteur de fourmis, aimer humblement (l’adverbe vient d’humus, en latin : la terre.) Mieux vaut alors la belle couleur du sang, l’odeur du cigare au détour d’une rue, l’angoisse qui nous tenaille et nous fait homme, les beuveries entre potes, l’odeur particulière du métro, le soleil éblouissant en haut à droite d’un cahier d’écolier, la poitrine gonflée de celle qui ne vous aimera jamais, mieux vaut les reliefs de la vie sans égard pour notre pauvre coeur que la mer étale de la plénitude.

Wolinski n’est pas (un) sage et ne tient pas à l’être, il préfère écrire, et c’est là le secret de son effet : « Heureux tout le temps parce que je n’ai envie de rien » quand nous eussions attendu qu’il écrivît : « Éternellement heureux d’avoir tout obtenu ». Cela même qui eût pu être présenté positivement, il nous le décrit encore comme un autre mal, et force est de constater que des deux maux de la citation, il préfère le premier. À tout prendre, si dans l’esprit de beaucoup d’entre nous, le bonheur est possiblement cet état qui résulte d’une victoire du verbe « avoir » sur le verbe « être », sous son nez rouge, Wolinski choisit en romantique crypté, de s’abîmer sans fin dans les montagnes russes d’une vie, telle qu’elle se présente ; d’une vie, telle qu’elle est.

© Thierry Aymès

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