SI VIEILLESSE…


De nos jours, soyons-en conscients, la vieillesse est moins vendeuse que la jeunesse. À une époque où l’économie de marché fait loi et dame le pion au politique, il convient sans doute de redoubler de vigilance à l’égard de celles et ceux qui nous ont précédés sans quoi, très vite, peu pourrait importer que nos aïeux aient traversé des milliers d’épreuves ou accumulé des montagnes de sagesse. Dans la mesure où ils portent sur leur visage la signature du temps, dans la mesure où leurs pas disent tout haut leur fatigue et préfigurent la fin du voyage, ce pourrait être assez pour qu’ils ne soient plus la « priorité » de personne.
L’expérience compterait-elle moins que la fougue et la connaissance moins que l’ambition ? La vie serait-elle mal faite au point que jeunesse et vieillesse ne pussent envisager un mariage heureux ? Monsieur Estienne paraît en douter. « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » ! soupire-t-il. Ces épousailles ne sont-elles pas le rêve où s’origine le défi scientifique ultime ? La quête faustienne et prométhéenne d’une éternelle jeunesse éclairée cependant par cela seul que la vieillesse est susceptible d’apporter ?


De l’ignorance initiale à l’impotence cruelle, nous irions donc, implacablement. Mais qu’y a-t-il à « savoir » que l’auteur semble regretter de ne pas avoir su à temps ? Que faudrait-il encore « pouvoir » que l’on ne peut plus accomplir, alors que l’on sait enfin ?

Sans doute répondrait-on rapidement que la jeunesse ne sait pas qu’elle est aux prises avec ses illusions, quand la vieillesse ne peut plus vivre sa lucidité. Sans doute manque-t-elle de cette expérience devenue vaine à un âge où l’on est plein d’avoir vécu certes, et cependant incapable de vivre sa science.

Mais la jeunesse et la vieillesse vont-elles de soi ? Suffit-il de se référer à l’âge objectif de tel individu pour le ranger d’un côté ou de l’autre de la vie ?

Il n’est que de se rappeler la très célèbre phrase de Picasso pour ne pas répondre précipitamment à ces questions: « On devient jeune à soixante ans ». Ouf ! La jeunesse, tout comme la vieillesse, ne serait possiblement pas un fait. Elle serait à gagner… Mais je me dois d’être honnête et d’ajouter l’autre moitié de la citation qui satellise le peintre espagnol dans la périphérie de l’écrivain parisien : il écrit : « Malheureusement, c’est trop tard. ». Décidément ! Mais trop tard pour quoi ?

Parce qu’à bien comprendre ce cher Pablo, il y a la mort et que l’on est jeune, dans le meilleur des cas, quand notre corps lui, ne l’est plus. Parce que l’on est jeune encore quand on s’est débarrassé de tout ce qui nous a permis de grandir et qu’il court à rebours de notre élan ; quand in extremis, il ne reste plus que soi, enfin, par-delà les masques, les jeux et les conditionnements sociaux. En ce sens, la jeunesse résulterait d’un processus de libération, d’un décapage volontaire, mais ne suffirait pas à conjurer notre finitude. Cessons donc toute mystification et tâchons de répondre simplement à la question suivante :

« A partir de quand sommes-nous vieux ? »

Quand le corps ne permet plus à notre fougue de faire loi ; quand, en dépit de notre vœu le plus cher, nous sommes irrémédiablement pris dans un ultime reflux qui interdit l’immortalité. « Encore faut-il donc que fougue il y ait !» me direz-vous. Encore faut-il que désirs se fassent entendre, et désirs d’un certain ordre, pour éprouver la douleur de ne plus être capable de les accomplir. C’est vrai. Si certains désirs ne se font plus pressants aux alentours d’un âge certain, la peine de ne plus pouvoir les concrétiser ne pèse plus. Si souffrance il y a, elle est d’un décalage, d’une inadéquation entre la vigueur d’une fièvre et l’aveu d’impuissance d’un corps fatigué. L’athlète qui, passé cinquante ans, s’acharnera à battre le record du monde du cent mètres fera preuve de bêtise, de même le joueur d’échec dans son domaine. C’est à ce point précis que la philosophie peut être salutaire. En tant qu’elle peut nous apporter la sagesse, à la suite d’une analyse rationnelle de notre condition. Qu’est-ce à dire ?

Que le rationnel conditionne le raisonnable, qu’une mauvaise approche de soi est bien souvent responsable de notre malheur. Que Monsieur Henri Estienne n’était pas philosophe dans la mesure où il semble affecté du fait même de sa condition de mortel. S’il regrette que la vieillesse « ne puisse plus » alors qu’idéalement il serait bon qu’elle pût encore, c’est qu’il ne sait peut-être pas qu’il existe un art de vivre au présent qu’il s’agit d’observer, en même temps qu’un génie propre à chaque période de la vie qu’il s’agit de respecter .
Toutefois, jusqu’à ce que le corps ne caricature la prison qu’il est d’emblée selon certains, nous pouvons tout aussi bien feindre de ne rien savoir de sa décrépitude et briller autant qu’il se peut jusqu’à mourir foudroyé, comme pris par surprise, à la façon de Molière qui tira sa révérence au sens propre et au sens figuré, en s’effondrant sur scène.

Mais voilà que je me suis égaré à partir d’une simple citation que j’ai crue opportune. C’est que je dois être, sinon vieux, à tout le moins en passe de le devenir. Je persiste et signe pourtant en espérant, au vu de la très célèbre phrase de Monsieur Estienne, qu’une parité jeunes/vieux s’incarne dans le corps politique et que de très sensibles efforts financiers soient faits à l’égard des structures qui accueillent nos aïeux infortunés. Dans ce cas précis, ne confondons pas l’énergie avec la vie Et ne tenons pas la jeunesse pour une valeur.

Quand la première est portée par un avenir qu’elle suppose à sa disposition, quand elle s’origine dans l’égocentrisme, l’ambition d’un quidam et donne libre cours à tous les affrontements, toutes les dissonances humaines, la seconde n’est que ce qu’elle est, ne se soutient que d’elle-même et c’est en cela qu’elle est « sacrée ». N’en déplaise aux adeptes du « politiquement correct », nos vieux sont nos garde-fous, notre caution contre la bêtise, notre raison pratique…

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Thierry Aymès

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