DÉSIR CONTRE DÉSIR

Lorsque deux êtres se rencontrent, il est remarquable que la personne qui aime le moins impose généralement à l’autre le pas de la relation.

La première dit à l’autre :

–         J’aimerais beaucoup que nous nous voyons ce soir !

La seconde répond :

–         Non, pas ce soir ! (en invoquant telle ou telle raison plus ou moins recevable).

Et celle qui est la plus éprise se voit dans l’obligation d’accepter la volonté de celle qui l’est le moins.

Idéalement, dans un désir d’accord tout rationnel, les deux amants pourraient se lancer à la recherche d’un compromis.  Par exemple, une conversation téléphonique de quelques minutes, à tout le moins, contenterait possiblement l’un sans trop obliger l’autre ; encore faudrait-il  que chacun soit convaincu de l’existence et de la valeur d’une « volonté d’aimer ».

Mais vouloir aimer, pour une grande majorité, n’est pas aimer.  Aimer appartient exclusivement à l’ordre sentimental.  Or, en ce sens, celui qui aime n’est pas sujet de son amour, mais bien objet et pourrait en définitive refuser tout simplement l’advenue d’un « je » qui le chargerait de transformer en une responsabilité ce qui se présente dans un premier temps comme un don ne requérant aucune participation de celui qui le reçoit.

Cependant, pour la personne la moins éprise, dire « oui » à celle qui lui fait part de son souhait, correspond à un effort qu’elle ne veut pas faire et, ne voulant pas faire cet effort, elle demande implicitement à l’autre d’en faire un.  Si la plus aimante refuse à son tour de le faire, c’est à coup sûr la dispute, voire la rupture.

Quel est l’effort que doit faire la personne la plus éprise ? 

Celui qui consiste à gérer la frustration qu’occasionne le sentiment amoureux sans symétrie (cette absence de symétrie que le ou la frustré(e) a le plus souvent tendance à considérer plus radicalement comme l’autre nom de la non-réciprocité); celui de « se faire une raison », de convertir sa contrariété en autre chose, si elle ne tient pas à trop souffrir de la situation.

Le pouvoir est donc du côté de celle qui aime le moins

De là, nous pouvons conclure que le pouvoir est du côté de celui qui n’a pas à convertir son désir en autre chose et peut l’exprimer directement, comme il se présente. 

La « sublimation » freudienne, en ce sens, est l’apanage des plus aimants, elle est le signe d’une impossibilité à imposer son désir dans la barbarie de son élan, et c’est sans doute mieux ainsi.  Sans la sublimation, et toujours selon le père de la psychanalyse, point de cultures, point d’institutions.

Il est amusant de penser que le monde, tel que nous le connaissons, dérive peut-être d’un amoureux contrarié face à un barbare.

© Thierry Aymès

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