À CELLE QUI EST PASSÉE

Je n’en dirai que ce qui suit et qui me semble suffisant pour comprendre que ce temps fut une épreuve, fertile, mais épuisante. Ce matin même ce souvenir me revint fortuitement via mon ordinateur et l’indocile logiciel qui me le proposa. J’adore ces histoires d’amour… D’une simplicité exemplaire.

Elle m’avait demandé :

1/ Pour quelle raison crois-tu m’aimer ?

Je lui avais répondu par écrit :

Au risque de te décevoir, je répondrai en philosophe.  C’est à cette altitude que je pense être dans le vrai.  La trivialité des sentiments et l’approximation de leur expression quotidienne ne m’a jamais paru souhaitable. Michel Onfray (que tu apprécies) ne démentirait probablement pas ce que je m’apprête à t’écrire sans savoir ce qu’au final il en sera vraiment. J’ai bien l’intuition de ce qui pourrait émerger, mais une intuition est informelle et s’actualise toujours dans un discours avec son lot de surprises que l’on doit viser si l’on tient à penser avec sérieux ; et le sérieux lorgne, à mon sens, du côté de l’ « essence vive ».

Dire « Je t’aime » suppose une foi en un « Je » que par commodité nous identifions le plus souvent au « Moi » psychologique, en un « Toi » qui est son pendant analogique et « altéré » (c’est-à-dire « supposé de l’autre côté ») et enfin en un amour en l’occurrence « verbalisé » (Se peut-il d’ailleurs que l’amour soit autre qu’un verbe ?  Peut-être même est-il le Verbe dont il est question dans l’Evangile de Jean 1-1 : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu. » 

De ces trois énigmes nous faisant communément une évidence, un va-de-soi commode au bavardage ; au vide articulé.  Malheureusement, aucune d’entre elles ne m’est une certitude. 

Si je fais le métier que je fais aujourd’hui, et si j’ai été professeur de philosophie pendant 19 ans et cheminé sur les routes musiciennes quelques années  plus tôt, c’est qu’à mes yeux, rien ne va de soi, que tout nécessite un éclaircissement (dans la mesure du possible).

Je ne sais par conséquent pas qui Tu es, ni qui Je suis, ni ce qu’est réellement Aimer.

Tu es originellement mouvante comme moi-même et seuls certains de nos traits psychologiques, le plus souvent nos traits névrotico-psychologiques, nous garantissent une identité, ou plus exactement une répétition-identifiante  dont j’ai maintes fois perçu l’Au-delà.

Qui es-tu donc ?

En premier lieu, une obstruction… Tout un chacun en est une ; c’est-à-dire qu’en tant que ton identité névrotico-psychologique s’interpose entre Qui tu es vraiment et moi-même je ne te vois que très rarement comme il m’arrive de te deviner.

Et qui suis-je donc ?

Cette même obstruction, avec sa couleur propre et qui répond aux mêmes critères. Tu ne me vois que très rarement comme tu me devines peut-être.

Que je t’aime me paraître être une évidence, si l’on entend par là que je te suis « attaché ».  Mais nos parts obstructives s’entrechoquent fréquemment et compromettent notre liaison depuis toujours.  C’est un peu comme si chacun frappait à la porte de l’autre dans l’espoir qu’il lui ouvre et le laisse entrer chez lui, derrière son IDP (permets-moi cet acronyme). Et s’il m’est souvent arrivé de « prendre » la tienne, il semblerait qu’à la manière du lézard qui voit sa queue repousser, les portes renaissent également ; elles sont « phéniciennes » ; alors j’y tape.

En tant que prof de français, le mot « liaison » devrait t’intéresser comme il m’intéresse.  En sanscrit, il se dit : « Sandhi » et se définit comme suit : Modification phonétique qui se produit à la frontière entre deux mots dans un énoncé… Cette altération des mots suppose une consonne terminale et une voyelle commençante.  Il ne s’agit pas de chercher à savoir qui de nous deux est la consonne ou la voyelle, chacun des deux mots contigus porte la transformation, autrement appelée métaplasme. C’est ainsi que le tronçon de phrase : « Les amants » se décompose en « Lez » et « zamants ».

Dans une paire humaine, quelle qu’elle soit, chacun se voit modifié par l’autre, à moins que chacun ne tienne furieusement à son IDP, à certaines convictions ou quelques avis arrêtés qui peuvent en faire office…

Tout ce qui est figé figure la mort, et, comme tu le sais, je n’aime pas la mort.  Non pas celle qui est censé mettre fin à notre voyage terrestre, mais celle qui nous coagule dans les habitudes et les paroles vides, alors même que nous avons les yeux ouverts… Encore.

Nous ne serons « en liaison » que le jour où, ayant vaincu cette pseudo-identité (IDP), nous laisserons souffler le vent qui vient de l’Origine.  C’est à la périphérie que nous nous heurtons, au pourtour que nous étincelons d’un éclat électrique qui se doit tout entier à notre orgueil, tandis qu’Au-dedans patiente l’Au-delà du Principe d’aimer.

Comme tu le sais, comme tu le dis, « être attaché », n’est pas désirable ; mieux vaut consentir à la liaison qui nous altère à peine, suffisamment pour qu’une union se fasse pourtant.

Je suis donc attaché aux deux Toi(s).  L’un est névrotique, figé et l’autre, pressentant qu’un soleil qui ne brûle pas éclaire en amont, fait chaque jour quelques pas dans sa direction. L’une est déjà belle et l’autre encore plus. J’y  suis donc attaché dans l’espoir d’être un jour « en liaison » avec « la bleue », la femme bleue, la nomade et qu’une altération saine me protège contre le danger d’une gangrène existentielle et spirituelle…

© Thierry Aymès

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