LA VIE MÉCANIQUE

Il y a ceux qui s’y complaisent et ceux qui ne la supportent pas; ceux qui la plébiscitent et ceux qui la conspuent. Même sans métro, il y a quand même le boulot et le dodo, les mêmes gestes, les rituels profanes. Quand certains, à ce qu’ils disent, ne vivent que de se renouveler, de croître, de s’inventer, d’autres ne jouissent que de se ressembler. Quand certains ne peuvent concevoir une vie sans inspiration, d’autres s’en méfient et ne courent qu’après le même, par souci d’économie… Semble-t-il.

Mais sans doute serait-il trop simple de scinder la gent humaine en deux catégories et de n’en glorifier que la part créatrice. Peut-être n’existe-t-il entre elles qu’une différence d’être, de posture existentielle.

Vue du balcon, telle personne peut donner le sentiment d’un comportement mécanique, alors que de l’intérieur, elle le vivra à chaque fois comme un moment de vie parfaitement nouveau sans même s’en rendre compte. Au secours de ce point de vue, nous pouvons par ailleurs invoquer le quotidien des moines ou de tout autres ascètes qui, dans leur grande majorité, s’en tiennent volontairement à un quotidien sans fantaisie aucune, mais habitent pleinement chaque seconde ou s’efforcent de l’habiter de la sorte.

C’est alors que ceux qui ne peuvent souffrir la monotonie d’un rythme, d’une semaine, font possiblement montre d’impuissance; c’est alors que l’artiste ou l’aventurier n’exprime dans sa quête de nouveauté qu’une incapacité à goûter chaque instant qui se présente avant de passer. L’instant présent, tellement célébré de nos jours, serait en définitive le don des quidams prisonniers d’une vie mécanique… En apparence seulement, tandis que les passionnés du changement ou de l’évolution ne seraient pas à même d’être là où ils sont, toujours tendus vers une herbe plus verte et comme poursuivis par un train-train qu’ils assimileraient à la mort.

Bien entendu, cette dichotomie n’existe pas, si ce n’est dans l’esprit des personnes qui préfèrent les « jugements commodes » à la « compréhension » bien plus ardue. Ce serait trop simple. Et comme le dirait K.G Jung (avec d’autres) c’est pour cette raison que la majorité d’entre nous préfère juger.

© Thierry Aymès

ET EN PLUS…

Tout comme moi, sans doute avez-vous déjà entendu dire d’une jeune femme qui venait de mourir brutalement : « Et en plus, elle était tellement jolie! » Eût-elle été moins agréable à regarder que sa disparition eût été vraisemblablement plus acceptable…

C’est un fait, une beauté qui meurt émeut bien plus qu’une apparence moins unanimement séduisante. Ainsi l’humain est-il fait que partout sur la planète, la tristesse est plus grande quand la mort emporte un beau visage.

Je sais ce que vous pensez; il n’existe pas de définition de la beauté qui soit universelle, certes; mais sans vouloir entrer dans une réflexion profonde au sujet de cette Insaisissable caractéristique, disons que chacun a la sienne et éprouvera plus de regret en fonction d’elle, au cas où une personne de sa connaissance qu’il trouverait ravissante venait à le quitter.

Pourquoi donc la beauté devrait-elle rendre la Faucheuse encore plus ingrate ? Telle femme ou tel homme qui s’en trouve gratifié(e) est-elle ou est-il pour quelque chose dans cet avantage ? Non pas ! Mais sans doute pouvons-nous penser qu’à son insu chacun voit en elle comme l’éclat d’un ailleurs éblouissant qu’il souhaite éternel et que son implacable broiement désespère.

© Thierry Aymès

QU’AVEC TON COEUR

Beaux

Tes yeux sont beaux

J’les veux toujours

Je sais, j’vais vite

Mais j’ai pas l’temps

Paraît qu’ça grave

Qu’ça finit mal

Qu’ça s’arrête net

On sait pas quand

Alors vas-y

Prends-moi la main

Jusqu’à peut-être

Jusqu’à bientôt

Dis-moi qu’la vie

C’est pour toujours

Même si c’est faux

Fais-moi l’amour

Qu’avec ton coeur

J’en veux pas plus

C’est bien plus…

Beau

© Thierry Aymès

JEAN-YVES LELOUP EN PRÉFACE

Le 17 août 2015, cinq jours après que je lui eus envoyé mon manuscrit intitulé : « Sous la mémoire » par mail, le Père orthodoxe Jean-Yves Leloup dont j’ai tout de suite aimé la lumière me fit grâce d’une préface qui me réjouit.

« Thierry Aymès est sans doute ce que les « anciens » appelaient un « vrai philosophe » ; quelqu’un qui ne se contente pas de spéculer sur le Réel, mais s’y affronte et se transforme à son contact, ou encore un « philosophe artiste » à la manière de Nietzsche, qui se méfie des concepts pour mieux éprouver ses affects et ses percepts. Son témoignage est personnel et particulier, il ne prétend ni à la vérité ni à l’universel.

Dans un style à la fois léger, concret et profond, qui est peut-être le style des très grandes chansons, il nous introduit à ce qu’on pourrait appeler une « ontologie du dérisoire », ou encore une « phénoménologie » du sourire, de la caresse et de la bise…

Dans la proximité de la mort et de l’abime de silence que chacun porte en soi, il nous montre « la vulgarité de tout savoir » et l’intensité divine du moindre détail : la Présence de l’Instant, qui échappe aux nostalgies du passé et aux projets de l’avenir, et nous plonge dans ce que certains appellent : « la Vie éternelle », la Vie tout court, ou le « non-temporel », qui n’est pas un « arrière monde » mais l’intériorité même de ce monde.

La vie est un océan dont nous connaissons très bien les écumes et dont nous ignorons presque parfaitement la profondeur. Le rôle de l’animateur en Ehpad, pour Thierry Aymès n’est pas de nous distraire du Réel, mais de revenir en Sa présence et de découvrir sous ses apparences fiévreuses et chancelantes, l’étrange gratuité de la Vie qui se donne.

Regarder la mort en face comme on regarde la violente beauté de certains « couchers » du soleil ! Il est donc possible d’être lucide sans être désespéré, d’être croyant sans être imbécile, Thierry Aymès nous épargne les discours pieux et les refrains pathétiques sur l’absurdité de notre existence.

Bien sûr, la vieillesse ou plutôt « les vieux », chacun avec son nom propre, la maladie ou plutôt, la Parkinson, l’Alzheimer, chacune avec ses pathologies propres, restent à penser et je m’étonne que peu de philosophes, à l’instar de Thierry Aymès ne s’y emploient. On pourrait alors discuter ou « disputer » les mots d’Henri Bergson : « conscience signifie d’abord mémoire »point de conscience sans mémoire ; est-ce si sûr ? La conscience est-elle toujours conscience de quelque chose ? Ne pas avoir conscience de quelque chose, passée ou à-venir, est-ce nécessairement être inconscient ou sans conscience ? La pratique de la méditation ne conduit-elle pas à une « conscience » sans objet, à une joie sans objet, à un amour sans objet ? dont l’Alzheimer serait le versant sombre ?

De même qu’on a pu dire que le schizophrène et le mystique nagent dans les mêmes eaux, mais là où l’un nage, l’autre se noie. Pourrait-on dire que la maladie d’Alzheimer nous conduit dans des états de conscience, « sans mémoire, sans projection de passé et de l’avenir », proche de la pure présence que connaît le Sage. Mais là, où l’un goûte la pure conscience sans objet, conscience de la conscience, l’autre demeure inconscient, « être en soi », sans être pour autant réductible à une chose ou à un objet ? Il nous faudra sans doute beaucoup de silence pour comprendre le silence de certains malades, ne pas se hâter de traduire ce qu’en se taisant ils ne cessent de dire.

Le livre de Thierry Aymès contient aussi un bel éloge des aides-soignantes et de tout le personnel de l’Ehpad qu’il a connu, et on aimerait à penser que tous, lui soient semblables, c’est là, acte de justice ; rendre à ces personnes l’honneur qui leur est dû. Ce sont elles les témoins de la vraie gloire, loin de celles des néons (des néants).

La vie donnée est bien celle qu’on ne peut plus nous prendre. L’Amour est la seule réalité qui soit plus forte que la mort, c’est le seul Dieu qui ne soit pas une idole, et il se révèle dans les gestes de la plus triviale attention.
Merci à Thierry Aymès de nous avoir donné à voir et à entendre, des hommes et des femmes si singuliers (nul ne doute de leur ‘ipséité’), ‘heureux de se courber, beaux comme des milliers de matins’ « 

Merci à lui.

DE LA BÊTE À L’ANGE…

Dans « Du Je au Nous : L’intériorité citoyenne, le meilleur de soi au service de tous », le psychothérapeute Thomas d’Ansembourg écrit ceci :

« La violence n’est pas l’expression de notre nature, elle est l’expression de la frustration de notre nature. »

Que peut-on comprendre à partir de cette citation ?

La nature humaine, selon l’auteur, ne devrait pas s’exprimer par la violence qui n’est que le symptôme d’une frustration dont elle souffrirait. Même décontextualisée, nous pouvons deviner que par ces quelques mots, d’Ansembourg sous-entend que notre nature, lorsqu’elle n’est pas « empêchée », lorsqu’elle peut se déployer harmonieusement, sans trop d’entraves, conduit chacun de nous à se construire par le biais d’un rapport à l’autre envisagé non pas comme un castrateur, mais comme un tuteur sans lequel nous risquons de rester engluer dans notre pulsionnalité ou un vis-à-vis nous contraignant heureusement à nous construire… verticalement, en direction du meilleur de nous-même. Le bon « Moi », le « Moi » véritablement humain, appelé le « Soi » par certains, serait en définitive le résultat d’une sublimation réussie. Ainsi serions-nous invités à passer de la bête à l’ange en faisant l’économie de l’Homme.

Au fond, il y a dans cette affirmation une conviction intime et claire : « L’amour est la réalité première ». Non pas l’amour possessif bien sûr, mais celui qui nous donne le devoir de respecter la personne que l’on dit aimer en ne nous conférant aucun droit sur elle. Or, cet amour, advient le plus souvent avec le temps; c’est un fait.

À moins qu’à lire l’intégralité de son livre, je ne rencontre la nuance que je suis sur le point d’apporter à son propos, je les discuterai en disant ceci :

La nature humaine est une virtualité qu’une vie humaine peut actualiser. La temporalité de cette nature doit à mon sens être prise en compte, sans quoi nous risquons de tomber dans un idéalisme désincarner sans application possible au quotidien. C’est la fameuse « cause finale » aristotélicienne et la téléologie qu’elle implique qu’il faut ici faire entrer en ligne de compte.

La nature humaine n’est pas un fait, elle est un « à-faire » que seul un travail sur soi, une réflexion orientée par une intuition peut activer.

Certes, dans un monde idéal, n’y aurait-il que des Christ, nous en sommes d’accord, mais en réalité, il n’y a que des hommes et des femmes plus ou moins frustré(e)s et donc, il y a violence.

Violence verbale, violence du pouvoir, violence sociale, violence sexuelle etc., et toutes, à mon sens, ne manifestent qu’une seule et même chose, notre difficulté à renoncer au « Je » pulsionnel, au « Je » agi par la pulsion de vie la plus reptilienne, pour élaborer un « Nous »… pour faire civilisation. Ce « Nous » n’étant en définitive que l’Esprit-Saint (au sens laïque) libéré des entraves égotiques les plus réflexes.

Préférer « la relation » à « soi », suppose un long processus alchimique de transformation nécessitant un vécu qui, à bien y regarder, est toujours parcouru de violences. Celle qui nous intéresse, à savoir la violence conjugale (et/ou familiale) n’est qu’une modalité de la violence inhérente à notre double nature, à la fois pulsionnelle et « humaine » au sens fort, c’est-à-dire « spirituelle ».

La seule violence légitime est celle qui nous permet de nous arracher à la penser commune (la Doxa), mais aussi à la cristallisation d’un Moi édifié sur des bases essentiellement instinctives.

C’est de la naissance procédant de cette légitime violence que nous devons tous nous inquiéter au sein d’une société qui va à rebours de cet envol en ne s’adressant le plus souvent qu’à notre ventre.

® Thierry Aymès

QUI A TUÉ LA GRÂCE ?

« Ne rien laisser au hasard ». Cette expression pourrait passer inaperçue, si elle ne signait pas, l’air de rien, la mort de la grâce et conséquemment de la gratuité. Intéressante remarque. Je me la suis récemment faite à l’occasion de mon habituel vagabondage pré-morphique, c’est-à-dire juste avant de m’endormir vers une heure du matin.

En effet, à vouloir tout contrôler, à tout calculer en fonction de nos intérêts ou de ce qui paraît cher à nos coeurs; à vouloir réduire le hasard à un très subtil enchaînement de causes et d’effets maîtrisable, nous ne donnons aucune chance à la grâce dont le propre est très précisément de ne pas s’inscrire dans quelque mécanisme que ce soit.

Parler de la grâce, ne revient-il pas au final à présupposer l’existence d’un point de liberté inconditionné, situé hors de la machine-monde ? Bien sûr que si ! Grâce et miracle, même combat.

Quand, par association, l’on pense avec Céline que « Seul ce qui est gratuit est divin », entendons par « gratuit », ce qui procède effectivement de la grâce, du coeur, de l’amour désintéressé, alors, demander une rémunération devient une grossièreté.

Grâce, gratuité, gratis… Nous y voilà !

Reprenons : À désirer conjurer le hasard dont nous précisons en définitive qu’il n’existe pas, à souhaiter que tout soit « sous contrôle », « sous la main », « à disposition », nous faisons conséquemment du monde et de notre existence des marchandises que la plupart d’entre nous ne peuvent pas s’offrir.

Ce qui n’est pas gratuit a un prix, celui de l’orgueil des hommes à vouloir tout soumettre, tout vendre, tout échanger dans le but de croître d’une mauvaise croissance.

CONCLUSION : L’assassinat de la grâce par le biais d’une volonté de contrôle absolu du hasard assimilé ni plus ni moins qu’à une très fine mécanique, a très certainement été perpétré par un entrepreneur avare et avide de pouvoir que la notion même de gratuité mettait hors de lui. Ceci dit en ne plaisantant presque pas.

® Thierry Aymès

L’ÉGOCENTRICITÉ HUMAINE

Si, comme je le pense, la vie animale brute, la vie animale la moins consciente, a une tendance paranoïaque manifeste (il n’est que de tenter d’approcher quelque animal que ce soit pour s’en persuader, à moins qu’il ne soit outrancièrement domestiqué), que penser des personnes que l’on dit égocentriques ? Ne vont-elles pas à rebours de cette paranoïa en faisant tout ce qui est en leur pouvoir pour attirer les regards et les désirs au lieu de les fuir pour s’en protéger ? Et si oui, peut-on s’autoriser à conclure que les égocentriques sont ainsi dans la mesure où ils sont très certainement animés par une pulsion de mort ?

Non ! Je ne le crois pas. Bien que certains égocentriques aillent jusqu’à se détruire ou tenter de se suicider pour attirer l’attention de leurs semblables, m’est avis qu’ils sont avant tout mus par une pulsion de vie et se sentent au contraire menacés par l’indifférence de celles et ceux qui les entourent. Ils ont comme l’intuition de leur être dont le propre est d' »être-avec » plutôt que « d’être-coupé-de ». Si comme l’a écrit Paul Ricoeur : « Le plus court chemin de soi à soi passe par autrui », alors je ne puis être moi-même qu’à condition d’être ontoliquement* lié à un autre que moi-même. Dès lors, vouloir attirer l’attention ne fait que manifester cette peur de n’être pas orinellement lié à autrui et conséquemment de n’être pas né à la communauté humaine; non pas un désir de mort, mais de vie.

* Dans mon essence même.

© Thierry Aymès

L’AMOUR DES PSY

Par écrit, elle lui demande :

1/ Pour quelle raison crois-tu être attaché à moi (ou aux moments qu’on passe ensemble) ?

Il lui répond :

Au risque de te décevoir, je répondrai en philosophe. C’est à cette altitude que je pense être dans le vrai. La trivialité des sentiments et l’approximation de leur expression quotidienne ne m’a jamais paru souhaitable.

Qui es-tu ?

Michel Onfray (que tu apprécies) ne démentirait probablement pas ce que je m’apprête à t’écrire sans savoir ce qu’au final il en sera vraiment.

J’ai bien l’intuition de ce qui pourrait émerger, mais une intuition est informelle et s’actualise toujours dans un discours avec son lot de surprises que l’on doit viser si l’on tient à penser avec sérieux ; et le sérieux lorgne du côté de l’essence « vive ».

Dire « Je t’aime » suppose une foi en un « Je » que par commodité nous identifions le plus souvent au « Moi » psychologique, en un « Toi » qui est son pendant analogique et « altéré » (c’est-à-dire « supposé de l’autre côté ») et enfin en un amour en l’occurrence « verbalisé » (Ce peut-il d’ailleurs que l’amour soit autre qu’un verbe ? Peut-être même est-il le Verbe dont il est question dans l’Evangile de Jean 1-1 : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu. » 

De ces trois énigmes nous faisant communément une évidence, un va-de-soi commode au bavardage ; au vide articulé. Malheureusement, aucune d’entre elles ne m’est une certitude.

Si je fais le métier que je fais aujourd’hui, et si j’ai été professeur de philosophie pendant 19 ans après avoir obtenu un Master et cheminé sur les routes musiciennes quelques années plus tôt, c’est qu’à mes yeux, rien ne va de soi, que tout nécessite un éclaircissement (dans la mesure du possible).

Je ne sais par conséquent pas qui Tu es, ni qui Je suis, ni ce qu’est réellement Aimer.

Tu es originellement mouvante comme moi-même et seuls certains de nos traits psychologiques, le plus souvent nos traits névrotico-psychologiques, nous garantissent une identité, ou plus exactement une répétition-identifiante dont j’ai maintes fois perçu l’Au-delà.

Qui es-tu donc ?

En premier lieu, une obstruction… Tout un chacun en est une ; c’est-à-dire qu’en tant que ton identité névrotico-psychologique s’interpose entre Qui tu es vraiment et moi-même je ne te vois que très rarement comme il m’arrive de te deviner.

Qui suis-je donc ?

Cette même obstruction, avec sa couleur propre et qui répond aux mêmes critères. Tu ne me vois que très rarement comme tu me devines peut-être.

Que je sois « attaché » à toi est une évidence. Mais nos parts obstructives s’entrechoquent fréquemment et compromettent notre liaison depuis toujours. C’est un peu comme si chacun frappait à la porte de l’autre dans l’espoir qu’il lui ouvre et le laisse entrer chez lui, c’est-à-dire derrière son IN-P (permets-moi cet acronyme). Pour l’heure, chacun est à la porte de l’autre, et même s’il m’est souvent arrivé de « prendre » la tienne, il semblerait qu’à la manière du lézard qui voit sa queue repousser, les portes renaissent également ; elles sont « phéniciennes » ; alors j’y tape.

En tant que prof de français, le mot « liaison » devrait t’intéresser comme il m’intéresse. En sanscrit, il se dit : « Sandhi » et se définit comme suit : Modification phonétique qui se produit à la frontière entre deux mots dans un énoncé… 

Cette altération des mots suppose une consonne terminale et une voyelle commençante. Il ne s’agit pas de chercher à savoir qui de nous deux est la consonne ou la voyelle, chacun des deux mots contigus porte la transformation, autrement appelée métaplasme.

C’est ainsi que le tronçon de phrase : « Les amants » se décompose en « Lez » et « zamants ».

Dans une paire humaine, quelle qu’elle soit, chacun se voit modifié par l’autre, à moins que chacun ne tienne furieusement à son IN-P, à certaines convictions ou quelque avis arrêté qui peut en faire office.

Tout ce qui est figé figure la mort, et, comme tu le sais, je n’aime pas la mort. Non pas celle qui est censé mettre fin à notre voyage terrestre, mais celle qui nous coagule dans les habitudes et les paroles vides, alors même que nous avons les yeux ouverts… encore.

Nous ne serons « en liaison » que le jour où, ayant vaincu cette pseudo-identité (IN-P), nous laisserons souffler le vent qui vient de l’Origine. C’est à la périphérie que nous nous heurtons, au pourtour que nous étincelons d’un éclat électrique qui se doit tout entier à notre orgueil, tandis qu’Au-dedans patiente l’Au-delà du Principe d’aimer.

Comme tu le sais, comme tu le dis, « être attaché », n’est pas désirable ; mieux vaut consentir à la liaison qui nous altère à peine, suffisamment pour qu’une union se fasse pourtant.

Je suis donc attaché aux deux. L’une est névrotique en même temps que figée, tandis que l’autre, pressentant qu’un soleil qui ne brûle pas éclaire en amont, fait chaque jour quelques pas dans sa direction. L’une est belle et l’autre encore plus. J’y suis donc noué dans l’espoir d’être un jour « en liaison » avec « la bleue », la femme bleue, la nomade et qu’une altération saine me protège contre le danger d’une gangrène existentielle et spirituelle. Permets-moi de poursuivre en répondant par là même à ta dernière question.

Toujours par écrit, elle lui redemande :

Qu’est-ce qui t’intéresse dans cette relation ? Moi ou la relation ?

Il lui re-répond :

Certainement pas toi puisqu’à mon sens ce Toi n’existe que névrotiquement, tout comme le Moi tel que je le définis plus haut, mais la relation dans la mesure où elle met en jeu (en péril) notre dimension spirituelle d’une façon caricaturalement éprouvante.

La femme bleue que tu es en secret a des airs de « relation ». Tu dois entendre par là qu’elle n’existe pas vraiment en elle-même, mais qu’elle existe en direction de ce qu’elle sent ; celle ou celui qui tend à s’arracher à CE QU’il est, à savoir du passé, celle ou celui qui s’identifie à ce qui s’est chosifié en lui, devient un QUI.

Sans doute devons-nous le sens de notre existence à cette tension vers un ailleurs-déjà-présent. Au fond, nous ne pouvons voir que ce que l’on porte, à tout le moins de façon germinale.

La relation m’intéresse donc bien plus que toi si tu te réduis à ta part révolue, à ta peau morte. Je préfère l’épiderme revigorant du « Présant », c’est là que chuchote l’Esprit, et comme tu le sais, il prend le plus souvent chez moi la forme d’une pensée.

Depuis, ils se sont quittés. Elle est restée là-bas, il est rentré chez lui. Les chiens de faïence avaient la rage, ils se sont noyés dans la Méditerranée et c’est tant mieux.

© Thierry Aymès

RETOURNER LE TRIANGLE

« Le chemin le plus court de soi à soi passe par autrui« . (Paul Ricoeur).

Très belle formule de ce grand philosophe français que l’existentialisme chrétien intéressait grandement.

À cette phrase sublime, nombre d’entre nous pourraient souscrire, mais il y a un « mais ».

Savoir n’est pas pouvoir; savoir n’est en somme qu’intuitionner et dans un même temps être saisi par le très célèbre passage de la lettre aux Romains où saint Paul écrit : « Je ne réalise pas le bien que je voudrais, mais je fais le mal que je ne voudrais pas ».

C’est alors que retourner le triangle qui pointait vers le ciel s’avère nécessaire… C’est le passage de la théorie à la pratique.

© Thierry Aymès

DIONYSOS EST UNE FEMME

À entendre la fête s’affoler au loin, à entendre le grand tambour de la pénia marteler une joie convenue par delà le bruissement des feuilles où je m’évertue à t’attendre, je me dis qu’il existe une mer où les hommes aiment à se baigner, un appel non pas du large, mais de l’étroit où la peur de la solitude les conduit inexorablement comme en un point de chute sans bobos, comme en un ventre tiède interdisant les visages et les voix singulières.

Je me dis que Dionysos est une femme, la nuit qu’elle creuse à chacun de ses pas; je me dis qu’elle empêche de naître quand elle prétend le contraire; je me dis qu’il fait bon s’y lover, qu’elle met l’amour dans la bouche des timides, de ceux qui n’osent pas aimer, que rien n’est pur et que tout l’est pour qui sait voir avec les yeux d’un dimanche.

Je me dis : « va, rejoins-les ! » Avant de la rejoindre… C’est aujourd’hui la Vie.

© Thierry Aymès