QUID EXPLICATIO EST ?

(Extrait d’une interview téléphonique sur France-Inter)

Cher Thierry Aymès, que pourriez-vous nous dire de l’explication ?

– À cette question, dans la mesure où il m’est arrivé de m’interroger à ce sujet exactement dans les termes qui sont les vôtres, permettez-moi, je vous prie, de répondre très brièvement en ne sollicitant que ma mémoire.

Soit !

– Je me cite donc (rire) : « L’explication déplie, expose et conditionne une évaporation de sens que le style protège ».

Pas mal !

– Merci.

® Thierry Aymès

LES AUTRES NE NOUS CONJUGUENT QU’AU PASSÉ

Si je vous dis : « Les autres », que cela vous évoque-t-il ?

– Très immédiatement ? Les lignes suivantes : « Les Autres… Ces grands cernes dressés autour. De quels yeux disent-ils la fatigue ? De quel regard ? Est-on jamais à soi plus qu’à eux ? Sont-ils ailleurs que toujours là ? Toujours déjà ? J’ai cru suffoqué naguère dans leur bras, senti le danger d’en être aimé ». Ces quelques phrases, je les ai écrites alors que j’avais à peine 20 ans. Aujourd’hui, je dirai qu’elles n’ont pas pris une ride. C’est que le plus souvent, les autres ne vous conjuguent qu’au passé et ne vous veulent que très mal du bien. À un ami qui, à l’époque, venait de me déclarer sa violente amitié, je répondis en un éclair : « Si tu m’aimes, tu me condamnes ! ». J’avais pressenti que ce qu’il aimait en moi devrait périr ou me tuer. Mais il me voulait tel que j’étais alors, et pour toujours. Je connaissais le passage de la Genèse où Édith, femme de Loth, se transforme en statue de sel pour s’être retournée sur Sodome en flammes. Fut-elle châtiée pour avoir ainsi trahi ses inclinations secrètes pour le péché ou le fut-elle pour s’être retournée sur cette ville comme sur une autre ? L’amour du passé ne suffit-il pas à nous statufier ? J’avais compris que mon ami ne souhaitait pas me voir renaître à chaque instant ; que je lui étais une amarre et qu’il ne voulait pas quitter le port. S’il l’avait pu, il m’aurait retenu là, dans cette voiture enfumée, à deux pas du bar où, chaque week-end nous avions coutume de nous tenir chaud, avec tant d’autres… En attendant la belle qui nous arracherait l’un à l’autre. Ce jour-là, Yannick me tendit l’archétype de ce que je ne cesserai jamais d’éprouver face à un certain amour. La Mère n’est jamais bien loin qui se refuse à vous mettre au monde une seconde fois pour toutes. Après vous avoir déposé sur les rives du monde, elle vous tient en laisse à coups de bisous. Elle force votre respect. Et quand on sait qu’étymologiquement « respecter » revient à se re-tourner pour regarder derrière soi, l’on rejoint à nouveau Loth et sa malheureuse épouse.

© Thierry Aymès

MA CONNAISSANCE DU SOIR

Aujourd’hui, vendredi 20 mai 2021 à 13h13, je viens de rouvrir « La connaissance du soir » de Joë Bousquet dans la collection NRF Poésie/Gallimard. Un peu plus d’une semaine que je l’attendais. 17 ans que je l’avais perdu dans un incendie avec un peu moins de 4000 autres livres. À la page 57, je lis :

Survis au jour, il est une heure

Où la lampe est pleine de fleurs.

Si mes peines sont ce qui pleure

Amour, c’est de moi que je meurs.

Je n’ai pas eu besoin d’aller plus loin pour reconnaître ce qui m’a foudroyé voici 43 ans. Au Puy-en-Velay, dans une toute petite librairie dont j’ai malheureusement oublié le nom, j’avais été irrésistiblement attiré par un titre dont je présentais qu’il annonçait un trésor… Mon trésor. Celui d’aujourd’hui, encore. Que de détours m’aura-t-il fallu faire pour y revenir ? Combien de fois aura-t-il fallu que je me perde pour le retrouver ? De ce royaume, j’ai vu le monde à jamais. Mon cœur pour lui est intact. C’est la bonne nouvelle. Rien ni personne n’est venu à bout de cet amour-là. Jamais je ne le renierai… Jamais plus, je ne le dissimulerai.

Mais pourquoi donc un homme à ce point différent de moi a-t-il pu me toucher aussi puissamment, aussi durablement ?

Le même mystère sourd également aux pieds de mon adoration pour le jazz hyperboréen qui survint dans ma vie à la même époque.

© Thierry Aymès

EN V’LÀ UNE DE QUESTION !

« Peut-on aimer un artiste sans s’intéresser à ce qu’il fait ? »

A priori, cette question peut paraître surprenante. Elle en a étonné plus d’un. Elle semble exclure de fait les humains qui n’appartiennent pas à la catégorie des « créateurs[1] » en en faisant des êtres « à part », tantôt conspués, tantôt adulés.

Tenter de comprendre la possibilité même de la question, afin d’y répondre « illico presto » me conduit à assumer une distinction franche entre l’homme et l’artiste, entre « être » et « faire ». Or, une autre question surgit aussitôt : « L’être de l’artiste n’est-il pas précisément un « être-faire » ? Les choses se compliquent.

L’artiste serait celui dont l’être serait de « faire » et qui, conséquemment, aurait du mal à comprendre qu’il puisse être aimé par une personne qui n’aurait aucun intérêt pour ce qu’il crée. La question qu’il pourrait poser serait par exemple : « Qui suis-je en dehors de ce que je fais ? ».

Pour imiter le style dissertatif conseillé aux élèves de Terminales et aux étudiants, je pourrais par ailleurs et au préalable me demander ce que je dois entendre par « aimer », « s’intéresser » et interroger le « Peut-on » en faisant mine de ne pas comprendre qu’il porte sur la « possibilité psychologique » et non sur le « droit » d’aimer de la sorte.

Vaste programme donc ! Mais en toute rigueur, définir chacun des mots de cette question est sans doute crucial. Il va de soi que le sujet du texte qui va suivre peut être traduit au féminin ; j’avoue sans honte ne m’être pas encore résolu à adopter l’écriture inclusive.

La suite… Plus tard… mais il y aura une suite…

© Thierry Aymès


[1] Synonyme le plus courant du mot « artistes ».

COULEUR CHAIR

(Dernier texte de « Sous la mémoire… » sous-titré « Un EHPAD vu du ciel)

Il m’aurait fallu plus de temps pour écrire tout ce qu’il y avait à écrire, une vie entière peut-être même. Ces neuf semaines d’écriture par demi-journées passèrent trop vite. Chaque seconde était une pépite dans le courant aurifère des 7 rivières, chacun de ses acteurs un hapax que des centaines de pages auraient été impuissantes à raconter. Chaque jour, des scènes et des phrases, belles comme des fruits mûrs, tombaient à terre et, juste à côté de mon livre, se promettaient à la poussière sans que mon clavier n’eût pu éterniser leur chute. Je n’avais pas assez de moi pour tout embrasser. “Quel gâchis !” me disais-je, “tous ces trésors d’humanité naissent et meurent sans que quiconque ne les voie”; mais c’était sans compter avec ces autres regards, ceux qui ne donneront jamais lieu à une œuvre et qui, l’air de rien, édifient dans le silence de leurs cœurs les plus beaux monuments. Rose, vert, bleu, blanc, chacun de ces regards avait une couleur technique à fleur d’uniforme et une autre, plus secrète, que seules les vieilles âmes douloureuses pouvaient deviner. Sans tenue spécifique, abandonné au gré de mes caprices vestimentaires, j’espérais avoir cette teinte cachée que tous les résidents avaient le pouvoir de repérer.

#FEC3AC1 = Couleur chair

L’ai-je portée ou en fus-je le talentueux contrefacteur ? Sans doute le saurai-je un jour avec plus d’assurance, mais il me semble avoir rencontré des êtres, humains de n’avoir plus la force d’être autre chose, humains d’oser demander un sourire, une main, un baiser, humains de m’avoir rendu plus humain. Oui, il me semble les avoir rencontrés dans un no man’s land où, jusqu’alors, seule mon ombre s’était risquée. Elle était allée plus vite que moi; j’étais un Lucky Luke à ma façon. Je ne m’appelle pas Luc, ni même Lucien, mais je fus “chanceux” sans aucun doute et leur dois aujourd’hui un rai de lumière. Merci…

© Thierry Aymès

DEUX ANS (jour pour jour)

Si l’on considère l’étymologie du mot « crise », alors nous devons décider aujourd’hui de la suite de cet événement qu’est l’apparition fulgurante du Covid-19 dans nos vies. Il est par ailleurs intéressant de noter qu’un événement n’est proprement ce qu’il est que dans la mesure où il marque un avant et un après qui, en l’occurrence, dépend très précisément de nous. Allons-nous en revenir à notre ancien modèle dont certains économistes disent qu’il a fait son temps et qu’il était en train de s’effondrer, bien avant que le Coronavirus ne vienne masquer sa chute structurelle ? Alors, au-delà des soupçons que chacun peut avoir au sujet de l’apparition et la gestion de ce nouveau fléau, au-delà de l’effet d’impéritie qu’exercent sur nous les pouvoirs français, allons-nous saisir cette occasion, ce « kairos » diraient les philosophes, autrement dit ce « moment opportun », cet instant d’inflexion franche pour amorcer ce que j’appellerai pour l’heure un « rétrogrès » (rétrogression), mais qui n’est qu’une façon provisoire de nommer le « bon progrès », à savoir « le progrès arraisonné à la morale », viscéralement attaché au respect d’une certaine vision de l’humain, ainsi que de son lieu d’habitation ? Depuis le 17e siècle, l’idéologie du progrès nous a progressivement conduits à répondre affirmativement et avec force à la question suivante : « Doit-on faire tout ce que l’on peut techniquement faire ? ». En termes cartésiens, nous aurions pu nous demander s’il était souhaitable de vouloir à ce point nous « rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » ou s’il ne suffisait pas de la connaître et de la façonner à peine dans le but d’en obtenir quelques faveurs. À entendre cette interrogation sous un angle strictement technique, il est clair à mes yeux que nous sommes allés bien trop loin et que notre absence de conscience « morale » en même temps que notre esprit clairement prométhéen a depuis longtemps ruiné l’âme du monde. Il n’est que d’ouvrir les yeux pour s’en rendre compte. Au début du 16 e siècle, dans son Pantagruel, François Rabelais nous mettait en garde contre cet écueil et nous ne l’avons pas écouté, pas plus que nous n’avons écouté celles et ceux qui, depuis longtemps, voyaient venir les mauvais temps que nous connaissons désormais. C’est aujourd’hui plus que jamais que s’engage notre responsabilité. Voulons-nous continuer comme avant la pandémie ? Ou allons-nous tout mettre en œuvre pour changer d’orientation et nous diriger vers un nouveau paradigme économico-philosophico-politique ? Ne voyons-nous pas clairement les effets indésirables des politiques et des idéaux qui ont été déployés jusqu’à présent ? La course aux profits est-elle la seule chose au monde qui vaille la peine que nous nous battions ou devons-nous imaginer ensemble d’autres lendemains ? Le libre-échange est-il une si bonne chose ? La libre circulation des populations au travers du monde ne devrait-elle pas être soumise à plus de précautions ? Savez-vous que grâce (ou à cause) de l’évolution aéronautique, environ 40 millions d’avions décollent chaque année dans le monde, soit à peu près 1 par seconde ? Six millions de tonnes d’hydrocarbure sont déversées chaque année dans les mers, 1,5 milliard de voitures sillonnent notre belle Terre… Bleue… Encore un peu. Et je ne mentionne les usines en tous genres que pour vous laisser imaginer les dégâts qu’elles occasionnent un peu partout. À ce jour, 7,7 milliards d’humains se partagent très inégalement Gaïa et désormais chacun des pays absents de la compétition internationale jusqu’alors désire plus que tout sa part du gâteau. Pensons-nous encore qu’à continuer comme nous vivions jusqu’ici, nous n’allions pas inévitablement à la catastrophe ? Après nous le déluge ? ! C’est ça ? ! Pour ma part, je suis certain que le Monde tel qu’il allait, courait à leur perte et je suis pour ma part fermement décidé à ne plus participer à la chronique d’un suicide collectif annoncé depuis longtemps. Je pense au monde que nous allions laisser à nos enfants et j’ai honte. Toujours plus de kérosène dans le ciel, toujours plus de bateaux déballasteurs dans les océans asphyxiés, toujours moins d’animaux en liberté, toujours moins d’abeilles, toujours plus d’inégalités entre les peuples, toujours plus d’humains faisant la nique à l’implacable bombe démographique insuffisamment évoquée dans les médias, une pollution galopante, une machinisation de l’humain en passe à un transhumanisme dont certains se réjouissent et qui m’effraie, des projets de terrafication de la planète Mars en désespoir de cause, une mondialisation par l’argent aux antipodes des aspirations spirituelles ancestrales qui elles aussi ont été rattrapées par l’économie de marché, une hyperconnection de chacun avec n’importe qui, tous azimuts, et conduisant paradoxalement à une solitude pulsionnelle croissante ; autant dire, une course effrénée… Vers la mort.

© Thierry Aymès

LA VIE SELON MARCEL

« Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre, ce soit encore la rêver ». Marcel Proust (1871-1922)

La vie de la vie serait-elle moins agréable que le rêve de la vie ? Entendons par là, le rêve conscient et non le rêve nocturne. À condition que celui-ci ne soit pas un cauchemar, probablement. Mais ici la question est moins de savoir si une « vie rêvée » est plus souhaitable qu’une « vie vécue », que de
chercher à comprendre l’impossibilité de sortir du rêve à laquelle l’auteur semble souscrire.

Sort-on jamais du rêve en effet ? La vie brute existe-t-elle ? Cette vie dont on parle comme d’une référence, d’un repère, et qui serait à chercher en deçà des images que l’on en a, au large de toute représentation, aux antipodes de quelque idée que l’on s’en fait. Ne serait-elle pas une chimère, tout comme la mort ? Cette vie-acte qui, par le fait même de son activité, ne permettrait aucun recul, aucun espace d’où pourrait dès lors surgir son image.

N’existerait-il pas plutôt une relation intime entre le rêve conscient de sa vie et son inévitable représentation en tant que cette dernière ne serait que l’effet le plus spontané et dont le moins visible, le moins remarquable de l’imagination ?

Dans la mesure où, dit-on, nous sommes des êtres conscients, c’est-à-dire des êtres dont l’un des propres est d’être à distance de ce qu’ils sont (ou dece qu’ils font), arrachés par essence à l’immédiateté stérile d’une vie infra-représentationnelle, condamnés à la non-coïncidence, « au jeu » (comme il existe entre deux pièces qui ne s’ajustent pas), ne peut-on pas penser qu’ils nous est impossible d’évoluer ailleurs que dans une sphère où l’imagination serait le tout ?

Dès lors il n’y aurait pas de différence de nature entre rêver sa vie et la vivre. Plus précisément, la vivre serait encore l’imaginer.

© Thierry Aymès

LES PHILOSOPHES AU CHAPELET

Beaucoup de gens autour de moi, beaucoup de candidats au baccalauréat. La philo a la réputation de ne servir à rien et d’être trop “prise de tête” selon l’expression désormais consacrée des jeunes et moins jeunes découragé(e)s par cette citadelle imprenable et surprotégée par des individus manifestement imbus d’eux-mêmes.

Il n’est que de voir à la télé certains d’entre eux pour finir d’en être convaincus; et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Ne parlent-ils pas un langage d’un autre âge ? Ne donnent-ils pas l’impression de s’écouter parler au point d’en devenir ridicules ? Chacun affublé, comme il se doit, d’une veste qui vient grossièrement symboliser le sérieux de leur discipline, ils parlent de tout, ont réponse à tout, tout le temps, parlent un français sans faille et vous signifient humblement leur supériorité à chaque virgule. C’est qu’ils ont appris à penser… Entendez par là, qu’ils ont surtout acquis cette faculté majeure aujourd’hui qui consiste à donner l’impression de penser, alors qu’ils ne pensent pas ; Platon, je crois, la dénonçait déjà en son temps sous le nom de “sophistique”.

Mais “penser”, n’est-ce pas créer ?

“Méfiance” donc sera mon maître mot ; et pour paraphraser Vladimir Jankélévitch dans “Quelque part dans l’inachevé”, je me permettrai d’écrire ceci:

“Le philosophe peut bluffer sans vergogne et nous faire prendre pour de la pensée ce qui est une simple récitation d’école et un chapelet de stéréotypes subtilement articulés les uns aux autres et studieusement ressassés et rapetassés. Les études de philosophie n’enseigneraient-elles, somme toute, que l’art-d’avoir-l’air ? C’est la question que l’on est en droit de se poser. Comment paraître penser quand on ne pense pas ? Comment parler quand on a rien à dire ? C’est le grand festival des tricheurs.”

Embourbé(e)s semble-t-il dans les centaines de livres qu’ils disent avoir lus dans leur exhaustivité (ce dont je doute), ils ou elles apparaissent plutôt comme une nouvelle génération d’aristocrates flirtant avec une carrière politique en même temps qu’avec le mileu du “showbiz” et soucieux avant tout de conserver leurs privilèges.

L’un est à la tête de ceci, l’autre à la tête de cela; chacun d’eux voit immédiatement publié le moindre trait produit. Quelle aubaine! Et la sagesse bordel !!? Qu’en font-ils ces mignons coquillons, ces jolis tend-la-bite emparisiannés ?

Le “mépris du peuple” est sans doute le sentiment qu’ils éprouvent le plus sûrement; leurs concours et leur diplômes, l’arme qu’ils choisissent à coup sûr pour vous disqualifier.

© Thierry Aymès

LA DOCTE IGNORANCE

« La vraie science est une ignorance qui se sait ». Montaigne (1533-1592)

Bien avant Montaigne, Socrate ne disait-il pas « tout ce que je sais c’est que je ne sais rien » ?  Qu’est-ce alors que savoir ?

Comme bien souvent en philosophie, les deux formulations nous sont offertes sous la forme d’un paradoxe qu’il faut dépasser vers une compréhension dont seule l’intuition peut avoir le secret.  La « vraie science » sous la plume de l’auteur des Essais suppose logiquement une « science fausse », une science érigée en dogme qu’il ne s’agirait plus de questionner.  Ne resterait plus alors qu’à la transmettre, voire à l’imposer, quand l’essentiel est sans doute de cheminer « vers nulle part » ; le chemin se confondant avec le but.  A quoi bon ? me direz-vous.  Si rien ne peut être su, si ce n’est notre définitive impuissance à savoir, si nulle vérité ne peut être atteinte, à quoi bon apprendre en effet ? Une certaine conception du savoir impliquant l’identité de l’Être, la permanence du réel, la fixité de tout, sans doute Montaigne avec Socrate supposent-ils au contraire, le flux incessant d’un devenir qui transforme à chaque instant ce qu’il touche, rendant ainsi impossible quelque savoir que ce soit, entendu classiquement.  Comment pourrions-nous en effet connaître ce qui, d’un moment à l’autre, ne se ressemble pas ? Nous sommes conséquemment en droit de nous demander si l’identité des choses ne serait pas une illusion, et, ce faisant, nous ne serions pas les premiers à nous le demander.  Mieux ne vaut-il pas alors s’immerger dans ce changement même afin de connaître de façon im-médiate le mystère  de la vie ?  Certes la croyance en un Être est-elle rassurante en ce qu’elle permet le repérage, au même titre qu’une limite quelconque nous y autorise.  Certes est-il plus commode de souscrire à l’existence d’un point fixe pour croire en la possibilité d’un progrès quel qu’il soit.  Mais Blaise Pascal par ailleurs n’écrivait-il pas : « L’infini est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part ? ».  Autant dire que dans ces conditions, nul n’est en mesure d’avancer ; tout mouvement ne tenant son statut que son rapport à un point immobile.  Réaffirmons-le, « savoir », au sens classique, pourrait bien n’être qu’une chimère à ranger au rayon des idoles ; tandis que « savoir » au sens où l’entend Montaigne consisterait à attester à tout moment de notre incapacité à saisir, à contenir, à comprendre ce qui nous excède de toute part et nous emporte, encore que ces « nous » laissent à penser qu’existe bel et bien un être fondamentalement identique à lui-même et qui serait la condition de possibilité de tout changement.  Nous notons au passage que notre langue est de part en part traversée par cette conception dominante.  Croire au « savoir », n’est-ce pas finalement se faire l’apologiste du mort contre le vivant voué à n’être jamais ce qu’il est ?  « La vraie science » prend acte de l’essentielle mobilité du réel.  La « fausse » est nécrophile.  La seconde cueille une fleur pour mieux l’étudier quand la première n’y touche pas et grandit avec elle.  A tout prendre, « la vraie science » choisit de se sacrifier sur l’autel d’un foyer incandescent où l’homme se fait co-opérateur.  A la réalité pétrifiée des objets, à la froide pierre volcanique de ce qui serait à connaître, elle préfère la réellité poétique et démiurgique de la forge principielle, autrement dit, la co-naissance considérée dans son sens étymologique.  A moins qu’avec Héraclite nous pensions qu’il n’y a qu’une chose qui ne change pas…le changement lui-même, savoir, communément, s’avère utopique, bien que commode. « Que puis-je savoir ? » questionnait Kant deux siècles plus tard; « …que je ne sais rien. » ; docte ignorance[1].                                           

[1] Allusion faite au livre de Nicolas de Cues (1401-1464): « La docte ignorance ».

© Thierry Aymès