NIETZSCHE ET LA QUEUE-LEU-LEU

Aaaaaaah Aaaaah Aaah Ah ! Tout l’monde s’éclate, à la queu leu-leu. Tout l’monde se marre, à la queu leu-leu. Tout l’monde chante, à la queu leu-leu. Tout l’monde danse, à la queu leu-leu

En 1987, les prix se libèrent, le parc d’attraction Eurodisney ouvre sa construction, Klaus Barbie est traduit devant ses juges qui le condamnent à la réclusion criminelle à perpétuité, le Club Dorothée donne sa première émission et…Dalida nous quitte tristement à 54 ans. 

Pour autant, la fête ne sera pas vue ici comme le fait d’une incapacité à regarder en face notre condition de mortel.  N’en déplaise à Blaise Pascal, nous ne verrons pas en elle un divertissement méprisable.  Et puisque la faucheuse viendra à point nommée et qu’elle est un scandale, traitons-là avec mépris.  Ne lui laissons que le dernier mot si cela peut lui faire plaisir et la rendre plus aimable. Nous ne plomberons pas l’ambiance.  

La vie plutôt !  La vie que diable ! La vie grouillante, bruyante, proliférante, mais la vie, par-dessus tout, par-delà les valeurs morales surtout.  André Bézu mourut à 63 ans d’avoir été cigale et de n’avoir pas compté.  Car la vie ne compte pas.  Elle s’enroule sur elle-même à la manière d’un chat indolent qui s’enivre de sa propre chaleur et s’endort de plaisir.  Elle avance comme l’étoile dans le magnifique livre de Jean Giono intitulé la rondeur des jours où l’on peut retrouver un temps naturel en rupture avec notre temporalité d’hommes modernes perpétuellement en fuite vers un avenir hypothétique.  Lisez plutôt : « L’étoile retourne, l’étoile sait, l’étoile se conduit avec intelligence sur un chemin sans vanité. Elle ne s’élance pas éperdument […] Elle s’accomplit. » Et plus loin encore: «  les jours sont ronds d’une divine rondeur, dans la mesure où ils proposent à chaque homme une somme de joies à savourer, et non pas des buts à atteindre ou des actes à accomplir. »

Oui, la vie est une ronde et les hommes en sont les enfants. Ils rient, chantent et dansent à tue-tête, non pour oublier demain et la seule promesse qu’il saura tenir, mais pour célébrer « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui ».  Le présent vécu dans la joie est circulaire quand celui des horloges dessine soit disant le progrès et son cortège technologique. 

De la ronde, le petit André devenu grand ne garda que les mains qui relient les humains entre eux.  On doit y voir le symbole de leur fondamentale solidarité de vivants.  Il l’ouvrit cependant pour en faire une file… indienne ; un petit train humain dont il est dit qu’il mime la marche des loups lorsque ceux-ci se déplacent en horde. Ne méprisez donc plus celles et ceux qui se lancent à l’occasion dans la Queue leu-leu que Monsieur Bézu chantonnait en 1987. Sa simplicité chorégraphique est à l’image des gens humbles.  En phase avec la ritournelle des jours et des nuits, ainsi qu’avec le refrain rassurant de la lune et du soleil, sans doute sont-ils comme le paysan de Giono…encore.  « Il [Le paysan] savait être en fête …le pauvre homme des villes est un paysan qui a tout perdu. »  La Queue leu-leu est une farandole, ouverte cependant ; une mini-chaîne humaine qui aime à se promener au beau milieu des tables chargées de vivres et de saints breuvages.  Elle est une métisse, fille de l’élégant Apollon et de Dionysos le débraillé.

Friedrich Niezsche s’y fut joint avec allégresse et sans attendre s’il ne s’était dépensé corps et âme à la décrire d’une étrange manière contre les montreurs de « bisounours ».   Mais attention ! Encore eût-il fallu qu’elle eût été expurgée de sa guimauve, au moins en conscience. 

Dans sa « Généalogie de la morale » parue en 1887, il nous rappelle les douteuses fréquentations que les festivités et les supplices entretenaient à l’époque des rois.  Mais peut-être craignez-vous ce qui vient !? 

Oui, même de nos jours, la fête reste un exutoire, une vacance heureuse pour notre sauvagerie, et sous les traits inoffensifs d’une danse quelconque gît le cadavre encore chaud de notre bestialité.  Freud, père de la psychanalyse, ne le démentira pas. 

Alors que penser ?  La fête ne consisterait-elle qu’à satisfaire un instinct tenu en laisse dans la vie ordinaire ?  Bézu aura-t-il été pour finir le pire des hommes pour s’être consumé de son vivant jusqu’au dernier atome ?  Celles et ceux que nous appelons les comiques, nous le savons, sont généralement les plus angoissé(e) ; leur humour est leur politesse et leur angoisse n’est peut-être que l’expression privilégiée d’un conflit entre la puissance phénoménale de la vie et l’écrasante poussée inverse que la culture exerce sur eux.

Peut-on alors imaginer, à la lumière de ce qui précède, une fête bon enfant ? Ou ne peut-on, en tout état de cause, qu’affirmer, en adaptant une célèbre phrase du philosophe extraite de « Ainsi parlait Zarathoustra » que la fête est le fruit étincelant d’une humanité fondamentalement chaotique et belliqueuse ? 

Non, il faut comprendre celui dont on disait qu’il philosophait « à coups de marteau » en le créditant d’une vérité : « Il faut être grossier pour ne pas ressentir la présence du christianisme et des valeurs chrétiennes comme une oppression sans laquelle toute atmosphère de fête s’en va au diable ».  Les festivités désamorcent les bombes à retardement que fabrique la morale apostolique et romaine. Et c’est encore à Dionysos qu’il faut rendre grâce.  Il est besoin au moins d’autant de violence pour soulever le poids d’un héritage culturel qui s’efforça pendant des siècles de dissimuler la prodigieuse volonté de puissance qui sourd au fond de chacun de nous.  N’est-ce pas à l’occasion de certaines réjouissances populaires que d’aucuns se montrent incapables de retenir plus longtemps leur charge d’agressivité ?  Bagarre générale !!

« Faire la fête » à la Bézu n’est alors rien d’autre que de s’abandonner incomplètement au torrent dévastateur de la vie telle que Nietzsche nous la dépeint; incomplètement, mais suffisamment pour être un démineur expert d’utilité publique, au même titre que le sont sans doute les filles dites « de joie ».

Paix au bienheureux et salutaire symptôme qu’il fut juste avant d’aller s’allonger pour toujours, à défaut de s’asseoir, chez ce bon vieux Père-Lachaise.

© Thierry Aymès

UN MESSAGE QUI FAIT DU BIEN…

Aujourd’hui, je commence par vous donner à lire le message que m’a adressé une habitante du petit village d’Aureille situé à 29 km de chez moi. Il m’a fait chaud au coeur. Lisez plutôt :

 » Une habitante d’Aureille vous dit merci ! Cela fait longtemps que j’ai noté vos coordonnées et je ne manque pas de parler de vous à ceux et celles autour de moi, qui pourraient avoir besoin de vous ! Je suis très reconnaissante non seulement envers votre très grande générosité mais également votre humanité, votre empathie et surtout, surtout votre belle philosophie ! Vous deviez être un super professeur qui mérite un grand respect ! Je ne peux m’empêcher de penser à mon film culte en vous voyant : l’acteur génial qu’était Robin Williams et qui incarnait le rôle de ce prof génial qui voulait faire prendre conscience à ses élèves qu’il y avait autre chose à rechercher, bien plus loin que sur les bancs de l’école ! Vous savez certainement de quel film je veux parler ! Bravo pour tout ce que vous faites, ce que vous écrivez, ce que vous enseignez ! Vous faites du bien ! Je vous rendrai visite ! ».

Je me suis bien entendu précipité dans une salle de cinéma lorsque « Le cercle des poètes disparus » est sorti en 1989. Après quelques années à Paris et une vadrouille qui les ont suivies, je devais être de retour dans le sud avec mon actuelle meilleure amie qui était alors ma compagne. Ce film m’a évidemment marqué. À cette époque, je ne savais pas que je serais « prof » un jour ; il était impossible que je le devinsse, tant ma détestation de l’école avait été grande. Mais un déroulement singulier de ma vie en a décidé autrement et je le fus pourtant durant presque 20 ans… À ma manière cependant… Et au grand damn de certains…

Dès la deuxième année, mes élèves se souviennent certainement encore du très gros piège dans lequel j’avais décidé de les faire tomber pour les sensibiliser au pouvoir des médias et des autorités en général et pour les faire accoucher de leur esprit critique (Ils doivent avoir entre 44 et 45 ans aujourd’hui).

Un fax en provenance du CNRS de Toulouse m’était parvenu dans la nuit, et j’y avais découvert que, pour la première fois au monde, un chien issu d’une manipulation génétique entre un Rottweiler et un Whippet venait de s’exprimer en allemand et s’était exclamait : « Eh bien, ce n’est pas trop tôt, j’en avais assez de cette vie de chien* ! ». Faux documents à l’appui, fausses citations en guise de renforts, l’air dévasté, les cheveux en bataille et la voix tremblante, je pense pouvoir affirmer que tous mes élèves étaient tombés dans le panneau. C’était à Beaucaire, en 1995. À l’instar du petit village de Béthléem qui a vu naître celui qui deviendrait le Christ, le tout petit lycée où je travaillais alors était devenu le centre de tout, le lieu privilégié d’une Première qui allait bouleverser le monde dans les heures qui suivraient…

Mon traquenard pédagogique ne fut pas du goût de tous, mais sans doute eut-il à plus ou moins longue échéance l’effet que j’escomptais.

Merci encore à cette Dame pour son si gentil message. Bien que je n’aie pas adopté la posture psycho-soignante qui est la mienne aujourd’hui pour en être remercié, je suis heureux et renforcé dans mon désir de poursuivre dans cette direction lorsque je reçois ce genre de déclarations.

Très bonne journée à toutes et tous.

Thierry

* Nun, es ist nicht zu früh, ich habe genug von diesem Hundeleben.

FUSION = CONFUSION ?


Aimer, verbe fourre-tout par excellence. On aime sa femme, les fromages qu’elle a achetés ; on aime son chien à soi, son propre travail ; on aime l’amour bref…l’amour que l’on éprouve pour ceci ou cela ne semble pas exiger, sous l’influence de l’objet aimé, que l’on utilise un autre verbe pour le désigner ; aucune matérialisation, dans notre langue, de l’effet qu’opère l’objet chéri sur le sujet aimant. A tout le plus faut-il imaginer sur parole que l’amour d’un tel pour son épouse diffère qualitativement, de celui qui l’anime lorsqu’il se trouve devant un bon plat. Mais en dépit de sa décontextualisation, et sachant que Françoise Dolto est pédiatre et psychanalyste pour enfants, il y a fort à parier que la phrase à commenter fasse allusion à l’amour d’un humain pour un autre. Trêve de plaisanterie, n’est-il pas étrange a priori de penser qu’il n’y aurait amour que dans la séparation et non dans la fusion ? Affirmer ceci, n’est-ce pas dire le contraire de ce que pensent la plupart des gens ?


Voyez comme il semble aller de soi que dans un jeune couple chacun aspire à l’union avec l’autre, rejouant ainsi la définition qu’un certain Aristophane donne de l’amour dans Le Banquet de Platon ! Le mythe d’un hermaphrodisme initial est bien présent, jusque dans nos expressions les plus courantes. « Je te présente ma moitié ! » me dit un jour un ami que j’avais perdu de vue. Est-il besoin d’en dire plus ?


À y regarder de plus près, que désirent les amants en vérité ? ou, plus précisément, que ne désirent-ils pas ? (inconsciemment s’entend). Ils ne désirent pas l’autre en tant qu’autre, mais en tant que même. Ce qu’ils veulent, c’est la ressemblance. D’ailleurs, ne disent-ils pas : « c’est fou, on est pareil ! On a les mêmes goûts, les mêmes rêves, les mêmes projets ; c’est génial !». Génial oui, mais pour combien de temps ? Le réveil ne risque-t-il pas d’être cruel ? Comment ne se rendent-ils pas alors compte de l’immense part narcissique en oeuvre dans leur attachement mutuel ? L’autreté de l’autre, son altérité est précisément ce qui doit disparaître dans la fusion. Il s’agit de l’annuler en tant que désir autonome potentiellement en désaccord avec le mien. D’où une conclusion qui semble s’imposer : l’autre pourrait bien n’exister qu’à proportion de la résistance qu’il oppose à mon désir. N’est-il pas alors souhaitable qu’il me résiste dans la mesure où seule cette résistance me garantit une sortie salutaire hors de moi-même ? Car l’amour fusion est cannibale en ce qu’il n’envisage l’autre qu’en tant que prolongement de soi, nous l’avons compris. Il ne le laisse pas être différent ; il a peur de la différence dans la mesure où elle le menace de solitude. « Aimer dans la séparation » est tout autre chose. Il s’agit de prendre acte de l’irréductible autreté de l’autre au même et de l’insurmontable solitude existentielle dans laquelle chacun se trouve. C’est en ce sens et en ce sens seulement que l’autre peut apparaître en tant que tel et permettre une véritable rencontre.


Le mot « séparation » est à entendre ici dans sa dimension orginelle. A peine né(e)s, nous sommes de facto séparés et la vie n’est finalement qu’une succession de séparations venant confirmer la première. « Vivre l’amour » impliquerait donc une certaine distance qui ne nous permettrait pas de transformer une douce et saine proximité en une promiscuité mortifère. L’autre ne serait plus alors un complément, mais un supplément. D’une certaine façon, pour « aimer vraiment » encore faut-il se savoir inexpugnablement seul et tenir à ce que chacun le reste. C’est ainsi que l’amour ne peut pas être qu’un sentiment. Etonnant en effet !


© Thierry Aymès

LA PHILOSOPHIE PEUT-ELLE SOIGNER ?

Vaste question à laquelle nous répondrons sans hésitation que c’est sans doute une de ses  vocations premières et, à coup sûr, sa spécificité.

La pensée n’est pas en effet l’apanage de la philosophie.  Certes n’existe-t-il pas d’objet précis auquel la philosophie s’intéresse, et sans doute est-ce ce qui lui valut sa réputation de « reine des sciences » dans la mesure où elle est censée être à même de fonder toute chose, mais l’Histoire pense, les mathématiques pensent, la physique pense, la politique, la sociologie, et le plus rigoureusement possible.  De même, la philosophie est curieuse par nature, elle cherche à connaître et comprendre l’univers dans lequel nous vivons et celui que nous sommes, mais c’est à n’en pas douter, dans le but unique de nous rassurer.  Il n’est, entre autres, que de lire Épicure (….) et sa fameuse Lettre à Ménécée pour s’en convaincre. 

À son époque, l’hypothèse de l’Inconscient psychique était très loin d’être conçue et seule, la pensée logique et consciente tenait lieu de garant vers la paix. Ainsi pouvait-on comprendre, grâce à lui, que la Mort n’était effrayante que par une fâcheuse erreur de raisonnement.  Mais, pour bien saisir son point de vue, encore faut-il connaître sa Physique d’où découle son discours rassurant sur la Mort. Nous comprenons alors que d’une conception strictement atomiste du monde dérive un mode de vie, une éthique. 

D’une doctrine matérialiste, nous aboutissons ici à la certitude logique que la Mort est une chimère et que seule la vie doit être notre préoccupation. Dès lors, « comment vivre sans souffrir et sans faire souffrir ? » restent vraisemblablement les seules questions d’importance donnant possiblement sur un hyperépicurisme qui reste peut-être à penser.

Est-il donc absolument nécessaire de chercher à désamorcer son Inconscient subjectif ou, plus profondément encore l’Inconscient Collectif pour parvenir à la sérénité ?

Nous ne le pensons pas !  Bien sûr, les lourdes psychopathologies ne sauraient se contenter d’une approche philosophique, mais bon nombre d’entre nous ne souffrent-ils pas d’une incohérence logique qu’il est bien souvent aisé de dénoncer, à condition de le vouloir et de prendre le temps nécessaire à cette tâche ?

Le langage courant charie à n’en pas douter une kyrielle de présupposés dont nous ne  soupçonnons pas l’existence.  Ces présupposés, entendons par là, ces affirmations admises comme allant définitivement de soi, orientent sans conteste notre façon de penser ainsi que nos manières d’être et de sentir.

Il s’agit alors d’inspecter ce sur quoi nous nous sommes innocemment édifiés en tant que sujets et de poser les bonnes questions dans le but de valider ou non notre assentiment.

Qui, par exemple, pourrait contester qu’une infrastructure judéo-chrétienne préside à notre façon d’aimer, à notre vision de l’amour à laquelle les notions de fidélité et de famille semblent être indissociablement accolées ?  Même les plus grands mécréants pourraient très bien continuer de charrier cette représentation deux fois millénaires au point de la confondre avec une évidence dont notre affectivité même ne serait que l’épiphénomène insoupçonné.

Sentons-nous, éprouvons-nous avant de concevoir ou est-ce plutôt l’inverse ?  Question métaphysique s’il en est qui n’est pas sans rappeler la circularité de la question mettant en scène l’oeuf et la poule. Nombre d’athées ne parviennent que très superficiellement à déloger leur judéo-chrétienté en ne proposant leur transformation qu’à un niveau politique. Mais que serait-il advenu si Spinoza et sa conception du Désir étaient chronologiquement arrivés avant Platon ?  Cette question n’est pas inintéressante. N’est-il pas vrai que la substitution de l’héliocentrisme au géocentrisme eût pu arriver bien plutôt si les conjonctures et les configurations politiques n’eussent pas interdit toute transformation ?

Pythagore semble avoir conçu la rotation de la Terre sur elle-même en même temps qu’autour du soleil bien avant Copernic et Galilée, il en fut de même pour Aristarque de Samos, or le géocentrisme ne succomba vraiment qu’au début du 17ième siècle et nous l’évoquons encore et toujours au gré de certaines expressions courantes comme: « Le jour se lève. » et « La nuit tombe. ».

C’est à partir de clichés aussi simples que ceux-là que la philosophie thérapeutique se donne d’officier.  Immense labeur qui n’est pas sans danger me direz-vous, certes, et pour cette raison, une thérapie philosophique ne s’adresse qu’à une catégorie de personnes suffisamment stables et fortes pour envisager le travail, car il s’agit bien d’un travail.  

Mais n’en va-t-il pas de notre liberté même, de notre capacité à ne plus subir le poids d’un prêt-à-penser absolument impersonnel qui fait le jeu du Pouvoir ?

  • Heureux est donc le temps où nous vivons qui nous autorise la liberté de penser et de proposer ce que nous pensons à qui veut bien l’entendre ! 
  • Heureux est donc le temps où nous pouvons nous lever du limon où l’impersonnalité d’une pensée réflexe nous tient prisonnier !

La philosophie thérapeutique part donc du principe que tout un chacun se voit ordinairement aliéner dans une phraséologie  aux allures gaillardes et se donne de rendre au consultant sa puissance créatrice en même temps qu’organisatrice. 

Elle n’a pas pour objet la mise au grand jour du « continent noir » que dénonce Freud, mais elle vise à rendre tel locuteur conscient, autant que faire se peut, de ce qu’il met en mots.

Contrairement à l’idée reçue, sans doute faut-il s’écouter parler pour savoir ce que l’on dit.

© Thierry Aymès

DISCOURS DE LA MÉTHODE (appliqué à l’amitié)

Cher lecteur,

Je ne sais pas si je dois vous entretenir de ma toute dernière réflexion, elle est si désespérée et si peu commune qu’elle ne sera peut-être pas à votre goût. Toutefois, afin que vous puissiez juger de sa valeur, je tiens à vous en parler.

Depuis longtemps j’ai remarqué que, pour ce qui est des relations humaines, il est souvent utile de faire comme si elles étaient sincères, mais comme je désirais rencontrer l’amitié véritable, je pensai qu’il me fallait rejeter comme absolument fausses toutes celles en lesquelles je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir si, après cela, il en resterait une qui fût entièrement indubitable.

Ainsi, dans la mesure où nos cœurs nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y en avait aucune qui fût telle que je la désirais. Et parce qu’il y a des hommes qui se méprennent en sympathisant, même touchant les plus simples relations, et se trompent eux-mêmes, jugeant que j’étais sujet à me faire avoir autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les amitiés que j’avais prises auparavant pour certaines.

Enfin, considérant que toutes les mêmes pensées,  que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les amitiés qui étaient jamais entrées en mon coeur, n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes.

Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que toutes étaient fausses, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler , je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais et qu’au fond, l’amitié de quiconque m’importait peu.

© Thierry Aymès

PEUT-ON SE MENTIR À SOI-MÊME ?

Sur un plan strictement philosophique, la question n’est pas simple et je ne m’y attaquerai pas ici. Pas envie… Pas tout de suite. Un jour peut-être. Mais en pratique, les exemples ne manquent pas qui nous permettent d’y répondre affirmativement.

En effet, aussi bizarre que cela puisse paraître, il semble bel et bien possible de se mentir à soi-même.  Cela prend un certain temps, mais on y parvient avec un peu de persévérance et d’habileté. Pour illustrer mon propos, je prendrai le parcours pseudo-sentimental de l’une de mes connaissances qui y est récemment parvenue avec une certaine maestria.

Alors que depuis quelques temps, elle fréquentait un homme qui lui faisait ouvertement la cour sans la moindre chance de « conclure », elle a finalement cédé.

Quelques semaines auparavant, elle me le décrivait comme un individu peu ragoutant, tant sur le plan physique qu’intellectuel ; il était, qui plus est, beaucoup trop âgé pour elle en étant de 27 ans son aîné.  Il était impensable qu’il parvînt à la séduire. Mais avec un certain cynisme, après qu’il lui eut inopinément offert un piano droit dont il ne faisait plus rien, elle m’avoua en riant être sur le point de tenter « La C4 ». Entendez par là qu’elle était sur le point de tout faire pour qu’il lui offrît une Citroën qui semblait l’intéresser. 22900 euros… Une paille !

Aujourd’hui, à coup de restos, de bagues et autres fanfreluches, l’homme en question est officiellement entré dans sa vie, enfin… Pas pour tout le monde, puisqu’il apparaîtrait qu’elle ait encore du mal à assumer cette relation face à tous les publics. Il est pourtant question de mariage, d’achat de maison à la campagne, d’animaux en tous genres pour l’enfant qu’elle eut avec un autre etc. Elle bénéficierait même d’un réseau bien connu auquel il appartiendrait. Mais n’allez pas dire à cette jeune femme que vous n’êtes pas dupe de son habile et progressif auto-aveuglement, elle vous fusillerait du regard en ajoutant que vous êtes jaloux ou quelque chose dans le genre. C’est qu’aujourd’hui, elle a de réels sentiments !!

À défaut d’être grand, il est finalement assez criard le mystère de la vénalité et de l’ambition !

Amen.

© Thierry Aymès 2011

LA FORCE DU PASSÉ

Pour grandir spirituellement, il faut le vouloir comme l’on veut être pompier ou coiffeuse étant enfant. De même qu’il est nécessaire de faire ses gammes pour espérer esquisser l’ombre de la plus simple pièce pianistique, nous ne pouvons pas faire l’économie d’un travail régulier pour gagner en lumière. Le chemin est rude et nous sommes nombreux à nous décourager sur ce chemin, mais si nous le désirons suffisamment, tout comme nous avons fait ce qu’il fallait pour avoir un métier (par exemple), nous pouvons très progressivement nous défaire du passé.
Le passé, et l’identité qui en découle, est comparable à une force d’inertie dont le propre est d’avoir tendance à persister dans son état.
Pour « vouloir » grandir spirituellement, encore faut-il puissamment percevoir l’intérêt ou, plus radicalement, le sens de cette croissance, tout comme l’on perçoit très vite l’intérêt d’avoir un métier, alors que nous ne sommes encore que des enfants…

© Thierry Aymès

UNE ENFANCE ASSASSINE (Extrait de « La médéanimie »)

Le désir sexuel, outre sa fonction anxiolytique évidente, ne serait-il pas, in fine, et pour la plupart d’entre nous, que le signe d’une incapacité à nous extraire d’un fantasme, narcissique par nature, et à rejoindre la réalité de l’autre ? L’amour, tristement qualifié d’objectal par la psychanalyse, existe-t-il vraiment ? Suffit-il que la libido se dirige vers lesdits objets plutôt que vers le Moi pour que l’affaire soit réglée ? N’existe-t-il pas une façon indécrottablement moïque d’investir tout ce qui n’est pas soi ?

Il n’est que de se regarder désirer pour se rendre compte que le désir sexuel manque toujours sa cible présomptueusement nommée Lui, à moins que ce ne soit Elle, et que l’amour véritable, à savoir celui dont le flux présuppose l’informabilité de tout objet-humain, ne veut et ne peut rien moins qu’un orgasme.

Si nous entendons par « cible » l’être humain, autrement dit la personne qu’un corps phénoménalise, et par « amour » ce qui nous fait traverser cette apparition jusqu’à deviner sa mystérieuse intimité, le rapport-à-soi qui s’y cache, alors, ce sont bien les corps qui s’étreignent très au large des âmes dont le propre est d’être « horizonales » et dont ils ne sont que la très lointaine évocation.

À moins qu’à savoir tout cela nous ne fassions mine d’en être les dupes et ne nous efforcions de voir en chaque recoin charnel le signe vaguement glorieux d’un souffle à jamais languissant, à moins que nous n’oubliions volontairement l’irreproductibilité d’une certaine et très réputée Incarnation[1], désirer suppose un désastre, un morcellement, une partialisation dudit « objet humain », quand aimer subodore que son tout incommensurable, en même temps qu’insaisissable, est à chérir jusque dans l’impuissance même qu’il nous inflige, la faillite définitive qu’il signe au cœur même de notre désir, et que cette totalité insue d’elle-même comme de nous, ne peut être qu’un orient sans sex-appeal, un tuteur indiquant la « voix » à suivre, aveuglément.

Non, le désir sexuel n’est pas l’amour, à moins qu’il n’en soit que l’enfance, assassine et innocente de fait, le repentir toujours recommencé d’un dessein à jamais différé, l’imprécision enivrante d’un enfermement.

Désirer « sexuellement » procède d’une illusion, celle qui nous porte à croire spontanément que tel autre apparaît tout entier dans son corps, tandis qu’aimer n’est autre que l’assomption de l’éloignement définitif où il se trouve et qui nous condamne heureusement à ne jamais le saisir.


[1]    Celle du Christ.

SON ARC-EN-CIEL

À cet instant précis, comme souvent, je ne sais qu’à peine ce qui va venir. J’ai juste envie d’écrire et peine à me rappeler certaines choses qui m’ont traversé l’esprit hier après-midi, alors même que je me dirigeais à pied vers la maison de mon cousin Frédéric à 6 kilomètres de là. Le soleil était à son aise. Il étalait ses rayons sur les champs verdoyants avec la plus grande désinvolture, et je m’arrêtai de temps à autre pour en garder la marque sur mon visage.

Me revient en mémoire une idée que j’eus à cette occasion et qui mérite à mon sens d’être développée. Elle met en scène un arc-en-ciel que je n’attendais pas là où il s’est présenté et qui n’eut pas immédiatement la force de m’arracher à une certitude.

Après avoir longuement dialogué avec sa sœur au sujet de l’amour, alors qu’elle venait à peine de nous rejoindre, le visage encore tout endormi, je parlai avec ma compagne de l’origine conceptuelle du sentiment amoureux, de la façon d’aimer de la plupart des gens. Je lui rappelai qu’à présenter son autre comme sa moitié, on s’inscrivait dans une lignée platonicienne tel qu’il se présente dans « Le banquet » par l’entremise d’Aristophane, et ajoutais dans la foulée que si Spinoza était né avant lui, nous aimerions sans doute différemment.

Elle me répondit presque instantanément :

– Moi, j’aime comme j’aime, c’est moi qui aime comme j’aime, personne n’est à l’origine de ma façon d’aimer. Ce n’est pas parce que Platon etc ».

Il m’apparut qu’elle n’avait pas bien compris ce que je venais de dire. Je tentai donc de le lui faire entendre différemment :

– Notre façon d’aimer et conditionnée par une conception de l’amour dont nous sommes pétris et dont Platon, de même que le christianisme sont les auteurs. De même, nous sommes nés homme ou femme, ici ou là, à tel moment de l’histoire, dans tel milieu social et ainsi de suite… ».

Elle n’était pas plus convaincue. J’ajoutai alors :

– C’est comme si tu étais née avec des yeux qui te faisaient tout voir en bleu. Tu aurais le sentiment que le monde est bleu… Et tu dirais, je le vois bleu, non pas parce que mes yeux me condamnent à le voir de cette couleur, mais parce que moi, je le vois bleu, c’est tout.

Ce à quoi elle répondit :

– Moi, je suis couleur arc-en-ciel.

Je vis le sourire de sa sœur qui faisait pourtant la vaisselle en nous tournant le dos. Quel rapport avec le Schmilblick ? Je lui rétorquais :

– Tu marches sous le drapeau LGBT ou Rasta ? Tout en me dirigeant vers les escaliers que j’allais emprunter pour remonter à l’étage.

Le fait qu’elle ne soit pas d’accord avec ce que je venais de dire m’avait immédiatement agacé et avant de disparaître, j’ajoutai ceci :

– Permets-moi de continuer à penser ce que je pense.

Ce n’est que quelques heures plus tard, en marchant, que je compris ceci :

En se réclamant des couleurs de l’arc-en-ciel, ma compagne disait tout simplement que l’amour est plus grand que tout ce qui (selon moi et quelques autres) semble le conditionner. Qu’il nous arme initialement d’une palette exhaustive de couleurs, et qu’à ce titre, il nous permet de les voir toutes sans même que nous ayons à les imaginer. Peu importe que l’on soit homme ou femme, que nous soyons nés ici ou là, à tel moment de l’histoire, dans tel milieu social etc. L’amour est libre de toute histoire, de toute géorgraphie. Il ne choisit pas. Platon peut bien avoir écrit le contraire, elle et quelques autres aiment par-delà le monde ou bien avant lui, de par une lumière dont le propre est de ne pas s’éclairer elle-même, de ne pas se réfléchir, de ne pas se ressaisir, et dans un même temps de donner à voir et aimer tout ce qui est ; à commencer peut-être par les plus petites choses.

© Thierry Aymès

QU’EST-CE QU’UN POÈTE ?

Je me suis longtemps demandé ce que pouvait bien « faire » un poète en accord avec l’étymologie du mot qui sert à le nommer.

Sans doute « fait-il » parce qu’il crée. Sans doute dit-on qu’il crée parce qu’il ne subit pas le sens commun des mots.  Il en impose un autre.

Ainsi, créer est au plus haut point l’acte d’épandre le champ sémiotique dans un élan d’énergie joint à un rétrécissement plus ou moins grand entre les deux parties supposées du dialogue interne qui permet la pensée.

Peut-être est-ce à proprement parler un des aspects de la concentration que je décris là, dans la mesure où l’acte de créer suppose comme l’évanouissement logique de la conscience ordinaire, séparatrice, pour donner sur un « ailleurs sémiogénique ». 

Mais tout ceci est très approximatif. C’est que je dois tenter de définir cela même qui cherche à définir. D’où la circularité, l’angle mort que l’on ne peut réduire qu’en le résorbant dans les épousailles salvatrices du sens avec sa forme.

Le poète est un aveugle à qui rien ne peut faire face.

Il me faut donc imaginer une philosophie de l’engagement, une philosophie qui implique, dès sa racine, l’immersion irreprésentable du diseur, plus justement du disant uni indéfectiblement à ce qui se dit.

Une pensée de la pointe donc. Une pensée qui ne se sait pas. Créer, c’est sortir… Non ! À l’instar de l’univers, dit-on, la pensée ne se déploie pas, ce qui supposerait un contenant plus vaste qu’elle. La pensée ne peut qu’être, au sens fort, c’est à dire jaillir ; mieux, elle est pur jaillissement, abondance, surabondance. Mais toutes ces images la trahissent. Elle n’a aucun « en-dehors » et toute théorie dualiste l’assassine.

Comment pourrais-je me prendre pour objet ? Comment pourrait-elle se prendre pour objet ? Comment un sujet pourrait-il se prendre pour objet ?C’est en ce sens qu’une pensée ne peut se donner qu’en aveugle. Penser n’est pas réfléchir. Penser, c’est croître.  C’est ne faire plus qu’un avec la vie en perpétuelle création d’elle-même. Penser, c’est n’avoir aucune mémoire, aucune possibilité de se savoir « sachant ».

Un théologien dirait peut être que c’est là le sens même de la prière. Joindre les deux mains pour n’être plus qu’un ; joindre les deux mains pour faire cesser l’espace qui nous condamne à être à distance de soi. S’évanouir dans un acte pur, celui d’être à l’origine du monde, dans l’origine du monde même, en l’état du premier homme, s’il fut, qui prononça le premier mot. Toute parole n’est humaine qu’à cette condition.

Partant de là, la forme poétique est naturelle à la pensée. Le poème n’étant que le signe paradoxal d’une parole qui fut dite en ne le sachant pas et en n’ayant aucune vocation à le savoir. Le poème est une invite au contre-sens le plus total. Tel un animal naturalisé qui n’aurait plus que l’air de ce qu’il fut, tout poème est lettre morte, fossilisée, pâle vestige (en est-il un seulement) d’un orgasme atemporel. Le poète disparaît dans la vie.

Pour cette raison, la pensée, telle que nous l’apprenons, ne sera jamais que la pensée de l’autre. Dans la mesure où elle est envisagée essentiellement comme une relecture. J’entends, comme impliquant un retour à la conscience duelle qui n’est par ailleurs que l’effet d’un relâchement d’être, d’un repos, d’une pause, d’une respiration supposant son inspiration.

QUESTION : Créer se fait-il toujours en expirant ?

« Reprendre ses esprits » ne serait en définitive que le fait involontaire d’une débandaison spirituelle. Ce serait déchoir, dans le sens où toute division affaiblit. D’où l’adoration des totems, des phallus et autres verticalités « eiffelisantes ». Le poète n’écrit qu’avec des mots-vivants (des groupes de mots-vivants) réinitialisés, « revirginisés » qu’aucun autre ne peut prononcer à sa place, car la pensée a un lieu et ce lieu c’est le poète, son esprit c’est tout un. Relire, c’est attester de l’impossibilité de jouir (jaillir) toujours, c’est témoigner de l’impuissance de toute lecture.

© Thierry Aymès