THE DOOR

Il m’arrive très souvent de me poser la question des limites de la pédagogie.

En classe ou en ateliers, mes élèves ont régulièrement le sentiment de comprendre la pensée de tel ou tel philosophe, mais la comprennent-ils vraiment ? La comprends-je moi-même ?

Sans doute saisissent-ils quelque chose de la pensée de Spinoza, de celle de Platon ou de Jankélévitch, mais entre quelque chose et ce que l’auteur à voulu transmettre, il existe à coup sûr une très grande différence.

Pour comprendre ce que le philosophe a cherché à démontrer, encore faut-il parvenir à s’extraire de son propre univers, à quitter le confort de son fors intérieur et de sa subjectivité.

Mais est-ce possible ? Est-il à la portée de toutes et tous d’entendre comme il l’a souhaité l’exposé d’un philosophe (et même d’un interlocuteur lambda) dont le message concerne une réalité que seule la raison peut appréhender.

Ne faut-il pas posséder a priori le fond nécessaire à toute compréhension ?

Si oui, alors toute pédagogie serait vouée à n’ouvrir qu’un peu plus une porte préalablement entr’ouverte et serait impuissante à convoquer radicalement[1] le fond requis pour une saisie exacte de tel ou tel raisonnement. Elle ne ferait que rendre plus claire une intuition, c’est-à-dire une connaissance directe, non discursive, une lumière noire.

À quelques exceptions près, la philosophie n’est pas à confondre avec la poésie ou quelque discipline artistique que ce soit. Elle ne renvoie ps chacun à son monde intérieur qu’une œuvre ne ferait que stimuler.  Il y a bien un contenu précis à saisir, tout comme en mathématique.

© Thierry Aymès (2011)

                                                                                                                                

[1] A la racine

UNE DÉRIVE TENDANCE

De nos jours, étant donné la psychologisation et le procédurisme grandissant en matières de relations dites « conjugales », ne devient-il pas progressivement dangereux de s’engager dans une histoire d’amour? Beaucoup de personnes ont désormais tôt fait semble-t-il d’identifier rétrospectivement leur attachement et leur incapacité à se défaire de leur conjoint comme le résultat d’une manipulation dont elles auraient été les victimes. N’y a-t-il pas là une dérive en train de se faire? De « séduisant » et « charismatique » à « prédateur », « manipulateur » et « pervers narcissique », n’y a-t-il pas un saut que seules les personnes en possession d’un savoir psychologique certain peuvent faire?

De même, nous le savons, certains mots de la psychanalyse freudienne ou de la psychologie des profondeurs jungienne sont tombés dans le langage courant non sans déformation. Ainsi le mot « complexe » et l’expression: « c’est dans l’inconscient collectif » connaissent-ils un franc succès de nos jours.

La souffance sentimentale, jointe à une connaissance non-maîtrisée de certains concepts peut être terriblement dangereuse, et d’autant plus si elle rencontre l’assentiment conjoncturel.

Il existe cependant bel et bien des pervers narcissique et des prédateurs… Au masculin comme au féminin.

© Thierry Aymès

ALERTE À MÂLE Y BUT ! (ou d’une secouriste masquée)

En psychanalyse, 3 concepts me paraissent intéressants :

a)      La résistance

b)      La rationalisation

c)       La sublimation

Je m’intéresserai pour l’heure au second.

Rationalisation : À ma connaissance, ce terme a été introduit dans le vocabulaire psychanalytique par Ernest Jones vers 1910 (à vérifier).

On a coutume de nommer  rationalisation le processus par lequel  telle personne considère comme des choix personnels dictés par une attitude rationnelle et libre ce qui est plutôt le résultat d’un désir inconscient          


Que penser alors d’une psychanalyste qui prétend connaître clairement les raisons pour lesquelles elle est irrésistiblement attirée par un personnage médiatique dont elle ou il imagine pourtant aisément l’insupportable égocentrisme ?

Que penser de ces propos lorsqu’elle affirme : « Je ne suis pas dupe, mais j’ai envie de me payer ce petit plaisir ! »

Étant donné sa profession, il est certain que son argumentation ne serait pas défaillante…

Sans doute dirait-elle des choses du style : « je sais ce que je fais, je l’assume.  C’est une histoire entre deux personnes adultes et consentantes ; le fait qu’il m’ait dit qu’il n’avait qu’une heure à me consacrer n’est pas humiliant, c’est un homme très sollicité tellement il est brillant, et puis… Je suis libre de faire ce que je veux avec mon corps etc. »

Or, si la rationalisation est in fine la justification déformante d’un désir inconscient, redoutable pour le sujet, d’une pulsion inavouable, (d’où l’expression : « elle ou il se raconte des histoires ! »), ne suis-je pas autorisé à penser que cette personne, ce disant, rationalise son désir sans être parvenue une seconde à s’extraire du piège où elle retombera toujours…Avec son consentement (à elle) ?

Ne puis-je pas penser qu’elle refuse tout bonnement de s’avouer être le jouet de ses pulsions ?

Le consentement en question, même lorsqu’il est intelligemment défendu, ne pourrait-il pas être, selon la psychanalyse elle-même, un travail de déformation salutaire pour qui ne veut, voire, ne peut plus s’avouer qu’il ne parvient pas à résister à son désir sexuel  par exemple?

Il apparaît alors clairement que la psychanalyse peut voler au secours de cela même qu’elle dénonce en proposant un argumentaire substantiel à qui ne parvient pas à se rendre maître de ses pulsions. Allons même jusqu’à penser que l’édifice psychanalytique tout entier pourrait être tenu à raison pour ce que les spécialistes eux-mêmes appellent un « délire compensatoire ».

Qu’en pensez-vous ?

© Thierry Aymès

MYRIAM LE CHIEN (Extrait de « Sous la mémoire…)

Elle est arrivée sans que je m’en aperçoive.  Était-ce un matin ou une après-midi ?  Le visage long, la chevelure vivace et blanche comme la chaux, un gilet bleu marine bien trop grand, elle errait sans cesse, « comme une âme en peine » dit-on.  Je ne sais pas si elle avait de la peine, mais elle m’en fit tout de suite; de cette peine douce qui vous prend au cœur.  À la vitesse d’un escargot, elle me faisait penser une fois encore à ces ballons colorés dont on libère l’air en les lâchant et qui se cognent contre les murs.  Il était une fois, une femme qui manquait d’air.  Elle n’était pas la seule.  Jean aussi se sentait à l’étroit. 

Elle, c’était Myriam.  Myriam  comment ?  Je ne le dirai pas.  Myriam qui est arrivée comme un chat, sur la pointe de ses charentaises; Myriam qui patinait plus qu’elle ne marchait sur le carrelage lisse de l’EHPAD.

Je ne me rappelle plus le jour.  Comme à son habitude Myriam confondait la salle à manger avec un village.  Elle s’y promenait sans relâche, à la recherche de ce qu’elle cherchait.   Buster Keaton l’eût prise pour sa sœur. Je l’observais quelques secondes. Les mains jointes sur son ventre, elle trottinait sans relâche, s’asseyait, se relevait, poursuivait son périple.  Elle finit par me rejoindre au coin-café où je m’apprêtais à lire les nouvelles glanées au hasard dans le Vaucluse matin.   Lorsqu’elle fut à mon niveau, je me mis à lui parler.  Saisissait-elle ce que je lui disais ?  Il faut dire que ce matin-là, j’avais la poésie, l’amour et le second degré faciles; elle ne devait pas être la seule à passer à côté de mes propos.  Je me tournai soudain vers elle, fixai son visage où couraient par dizaines de très profonds ruisseaux et lui dis : “Peu importe si vous ne comprenez pas ce que je dis Myriam, peu importe si l’on ne se comprend pas; l’essentiel c’est la lumière que l’on a dans les yeux; pas vrai ?  et dans les vôtres, il y a 1000 soleils levants.”  Elle ouvrit très grand ses yeux, quelques larmes s’y formèrent  qui ne glissèrent pas sur ses joues et je vis sa bouche sans lèvres esquisser un sourire bien plus subtil que celui de Mona Lisa.  Elle venait d’être émue et je me pris à penser que là où les raisonnements avaient été impuissants, la poésie, jointe à la tendresse, avait forcé son âme avec la simplicité d’un parfum sucré.  C’est que la poésie ne dit rien, elle donne à entendre la beauté; elle chante plus qu’elle ne pense, elle pousse, elle croît, sans regard sur elle-même; la poésie est aveugle.  Myriam le savait, mais elle ignorait le savoir; alors ses yeux brillaient de mille feux et bénissaient chacun des objets, chacune des personnes qu’elle croisait.  Saint Exupéry en eût fait la grand-mère de son Petit Prince s’il l’avait connue. 

Elle se tenait là, devant moi, presque au garde-à-vous.  Son visage était plus grand que l’espace où nous étions plantés. On eût dit les statuettes noire et blanche de deux jeunes mariées sur un énorme gâteau.  Je vis alors dans son regard un amour tellement immense qu’il eût suffit à sauver le monde.  Je posai ma main droite sur sa joue gauche, elle tendit le cou pour me faire une bise, la déposa délicatement sur ma joue tout en me prenant le bras, se recula, me regarda avec une tendresse infinie et c’est alors que j’eus le sentiment d’être en présence… D’un chien; de ceux qui se laissent mourir sur la tombe de leurs maîtres. 

Pardonnez-moi cet aveu, je vous en prie !  N’allez pas croire à du mépris, bien au contraire.

© Thierry Aymès

LA TABLE (Saynète philosophique)

Juste avant le dessert, Stéphane, qui n’avait pas ouvert la bouche de tout le repas, va prendre la parole pour un moment.  Il est assis sur un sofa à l’écart de l’assemblée qui, depuis une bonne heure débat au sujet de Dieu. Tom n’en démord pas; personne ne peut parler de Dieu dans la mesure où personne ne l’a vu. En substance, tout le monde semble plus ou moins partager ce point de vue sans grande originalité, mais qui a l’avantage de ne pas demander à son défenseur une débauche d’énergie démonstrative.

Et la petite assemblée de se gausser de tous les fronts bas du monde convaincus de l’existence d’un être qui plus est responsable de millions de morts et d’humiliation… 

Tout le monde pensait qu’il lisait un « Voici », qu’il était contrarié par une de ses énièmes histoires d’amour, mais non.  Juste après avoir appuyé sur le bouton « play » de son dictaphone Stéphane se lance dans un laïus et commence par résumer ce que disent ses ami(e)s légèrement aviné(e)s au sujet de Dieu : 

– « S’il existait, Dieu interviendrait pour qu’enfin tout le mal qui sévit dans le monde cesse immédiatement… Mis à part quelques illuminés dont il fut paraît-il prouvé qu’ils étaient pour la plupart anorexiques ou schizophrènes, qui peut se vanter d’avoir vu Dieu…Non Dieu n’existe pas et le monde n’a pas été créé, il a toujours existé ! »

Puis il enchaîne à haute voix :

– « ‘Passons à table !’ », ‘Quelle jolie table !, ‘Tiens-toi bien à table !’, ‘Je sors de table’.  Comme tout semble simple à vous entendre ! »

Il poursuit en se levant d’un bond :

– « Personne n’a jamais perçu, ne perçoit et ne percevra       jamais cette putain de table sur laquelle nous avons semble-t-il mangé.  Personne, vous entendez ? Dans sa totalité en tout cas, qui d’entre vous peut prétendre l’avoir jamais vue ?  Hein ?!  Qui ?  Allez, répondez ! »

Silence interloqué de l’assemblée :

– « Ha, vous voyez bien que vous ne le pouvez pas !  Même toi, le pilote de chasse, avec ta vue de cosmonaute, tu l’as pas vue.  Alors, qu’est-ce que vous appelez ‘la table’, bordel ?  Hein ?!  Cet objet qui existe à tout casser dans votre esprit ? À l’état de concept ?  Au même titre que celui de ‘gravitation universelle’ ou de ‘chevaux Din’? »

Même silence :

– « Vous me croyez givré hein ?!  Normal, cette évidence est quotidiennement occultée par la dimension ‘utilitaire’ de votre vie, alors vous n’avez rien à rétorquer et quand bien même votre vie serait-elle différente, vous n’auriez rien à rétorquer ; à supposer bien entendu que vous compreniez un traître mot à ce que je raconte.  La table que vous évoquez à tout bout de champ depuis trois plombes, lorsque vous prononcez ce mot, elle n’est que le fruit suspect d’un acte intellectuel immédiatement conséquent à une intuition de SON existence que vous êtes impuissants à prouver.  Pas plus que vous n’êtes capables de prouver l’existence de Dieu ! Voilà ce que j’avais à dire.  La table ou Dieu, c’est kif-kif bourricot.» 

Autour de la table, désormais incertaine, tout le monde est interloqué.  Stéphane est livide.  Ces yeux ne lui servent à rien.  Il regarde au-dedans.  Mais qu’est-ce qui lui prend ?   

Il poursuit :

– « Qu’est-ce qui vous autorise à dire LAtable, hein ? LA table…Vous rendez-vous compte que ce tout petit déterminant « LA » laisserait entendre que vous seriez à même d’apercevoir  l’objet dont vous parlez si sûrement, sous l’infinité de ses angles en un seul regard ?  Vous vous prenez pour qui ? Pour Dieu ?! »

L’un des convives lui demande de bien vouloir se calmer.

Il n’a pas entendu :

–  « Je vais vous le dire moi ce qui vous autorise à en parler, quitte à vous larguer totalement.  Ce qui vous permet d’en parler, c’est l’horizon spontanément intuitionné, qui oriente chacune de ses apparitions que vous jugez nécessairement partielles ? Ça vous en bouche un coin non ? »

Il se tourne vers André :

– « Toi, je sens que tu vas me dire d’un air entendu et très légèrement efféminé : ‘Mais enfin Stéphane, je peux quand même parler de LAtable puisque, même si je la vois pas en entier, j’en vois certaines de ses parties ?!’ »

–   Mais tu vois des parties de quoi, mec ?

–   Ben, de LA table ! (Stéphane répond à la place d’André en prenant un air bête).

–   Mais tu l’as jamais vue, la table…Blaireau !  Jamais !  Jamais en entier !  Alors comment peux-tu parler de ses parties ?  Pour que tu parles de ses parties, il faut bien que tu poses l’hypothèse d’un objet total, non ?!  Et cet objet total tu crèveras sans l’avoir rencontré.  Contrairement à ce que qu’on pourrait penser de toi, tu es un idéaliste mec, tous autant que vous êtes, vous êtes des idéalistes… C’est pas beau ça !?  Belle promotion non ?  Ta certitude, ta grande certitude n’est rien d’autre qu’une intuition.  Tu intuites mon p’tit gars, tu intuites, c’est tout ! »

Il se calme un peu quand même :

– « C’est pas vrai que t’allais me répondre un truc du genre ? »

Il se ré-excite :

–  « Et si vous réfléchissiez un peu, au lieu de passer votre temps à le perdre,  vous vous rendriez compte que, sans le savoir, vous adhérez à une conception téléologique de la perception, à une représentation métaphysico-religieuse de la réalité qui bercent l’humanité depuis que le monde est monde.

Il prend Juliette à partie, elle vient de souffler pour signifier son ennui :

– « Je te saoule ?!  Tu préfèrerais que j’te parle de Tom Cruse peut-être ?  Non de Brad Pitt plutôt !  Ma pauvre amie, 10 ans que je supporte ta tronche de teigne, à cause de ton mec que j’aime bien, 10 ans que grâce à toi je sais tout sur les stars de cinéma, celles de la chanson…Et celle-là elle couche avec çui-là et elle, elle s’est fait refaire les pommettes en même temps que les seins, lui, y s’est fait rallonger la bite, stop ! Aujourd’hui tu m’écoutes, OK ? Même si ça te dépasse, je m’en tape… »

Silence de mort :

– « Tu sais pourquoi cette table et tous les objets qui sont dessus ne sont pas différents de Dieu, hein ?  Tu le sais ?!  Je viens de te le dire… Parce que jusqu’à preuve du contraire, ils n’existent que dans ta tête.  Même toi tu peux imaginer ce que t’as jamais vu, c’est pas beau ça ? T’as compris ?!  Tu l’as déjà vue toi, la table ?  On sait jamais avec toutes les relations que t’as… Niet, tu l’as pas vue la table, jamais… T’en as peut-être entendu parler, mais tu l’as pas vue.  Et par qui t’en as entendu parler ?  Par des gens qui l’on jamais vue non plus !  Tout le monde en parle, personne l’a jamais vue.  C’est comme Dieu !  Sauf que Dieu, y en a plein qui n’y croient pas, alors que la table, elle, elle fait l’unanimité. La pauvre ! »  

S’adressant à tout le monde :

– « Hê, ouais, la table est aussi introuvable que Dieu les mecs ! Et en tant que concept, elle est de la même nature que lui. Salut.»  Il s’en va. 

Thomas, l’amphitryon de la soirée, l’arrête sur le pas de la porte et lui lance :

– « Je n’ai peut-être jamais vu la table sur laquelle nous mangeons encore, mais c’est moi qui l’ai fabriquée de toute pièce.  Toi, le jour où tu sauras bricoler, les poules sauront peut-être enfin si elles sont venues avant l’œuf qui les a pondues, si tu vois ce que je veux dire … » 

Thomas a de la répartie. À quoi l’illuminé répond sur un ton coquin et quelque peu infantilisant:

– « D’où vient que tu aies pu concevoir ce que tu n’as jamais vu ?  L’idée de ‘table’ serait-elle à ranger avec tout ce qui existe, au rayon des « idées innées ?  Adieu la compagnie !  À moins que vous ne préfériez que je ne vous dise : « À table ! ».

Fin

© Thierry Aymès (Protection « Fidealis »).

UNE LETTRE À DIRE

(Autour d’Emmanuel Lévinas et du commentaire d’Alain Finkelkraut)

Ma tendre chérie,

Ce matin, en nouant ma cravate, toujours un peu maladroitement comme tu peux l’imaginer, j’ai pensé à nous ; et au-delà de nous, au lien qui unit si fondamentalement chacun à l’autre. 

J’aime penser qu’en dépit de ce qui nous oppose parfois, nous ne sommes pas en guerre et que, comme tout un chacun, nous nous devons mutuellement notre « sortie hors de nous-même ».

Je repense à cette phrase de Joë Bousquet, tu sais ?  ce poète narbonnais dont je t’ai souvent parlé :

« L’amour fait grâce à l’homme de s’appartenir hors de ce qu’il est ».

L’amour certes, mais aussi le visage. 

Autrui n’est pas d’abord regard sous lequel nous courrions le danger d’être pétrifiés, chosifiés, objectivés ; non, autrui est d’abord visage, que ce soit le visage de l’aimé(e) ou de l’inconnu(e) ; c’est ce que j’ai compris un peu plus précisément lorsque j’ai vu le tien  pour la première fois.  Aucun autre ne fut plus violent, aucun autre ne m’appela au secours avec autant de force.

Mais l’ai-je vu vraiment ce jour-là ?  Voit-on jamais un visage ?  Ne serait-il pas plutôt ce qui ne peut être vu ? Ce qui excèderait toujours ce qu’on croit en saisir ?  Voilà que je fais le prof, et tu n’aimes pas ça.

A chaque fois que nous nous quittons, j’ai beau m’efforcer de rappeler le tien à ma mémoire, je n’y parviens pas.  Il paraît que c’est un signe. 

Sans doute ne t’ai-je jamais dé-visagée.  C’est vrai…quand j’y pense, je serais bien incapable de dire de quelle couleur sont tes yeux et tu me plongerais dans un grand embarras si tu me demandais de décrire avec précision le contour de tes lèvres.

Tu vois, toi ou ton visage…

Comme l’écrit Finkelkraut commentant Lévinas:

« On revient toujours bredouille du visage de l’autre »

Pareil à l’horizon dont le propre est d’être toujours plus loin, le visage est une transcendance qu’aucune représentation ne saurait circonscrire ; il est un dieu rebelle qu’aucune chair ne saurait contenir, qu’aucune image ne saurait arrêter.

Réfractaire à toute mise en forme, il se refuse au regard qui le traque, et je t’aime de savoir que je ne possèderai jamais le tien ; je t’aime de tendre vers lui sans jamais pouvoir l’atteindre.

Je n’envie pas Rimbaud tu sais !  Dans ces« illuminations », il écrit avoir embrassé l’aube d’été. Pour ma part, je sais être irrémédiablement condamné à manquer ce qui me requiert à chaque fois que je me tourne vers toi.   Ton visage se donne et se retire dans un même geste, il est un pur mystère.

Toi ou ton visage…

Je t’aime de m’avoir fait enfin comprendre que tout visage contestera sans fin jusqu’à la main de l’amant qui prétend le dessiner à chaque fois qu’elle l’effleure.

Je t’aime de l’humiliation qu’il inflige sans cesse à l’amour pour le perpétuer.

Je t’aime d’en apprendre tous les jours la chance que j’ai de ne pouvoir l’emprisonner.

Je t’aime de l’entendre me chuchoter : « Je suis ta défaite et ton salut ! »

Je t’aime de n’être pas à même de l’affubler du moindre adjectif, d’aucun masque, d’aucun fard.

Je t’aime d’en être responsable avant même de contempler sa nudité sans cesse recommencée, de le savoir sans défense et pourtant invincible,     

Dans son immensité toujours plus grande, je te lance 1000 baisers.

David

PS : Savais-tu que chaque nuit, alors que tu t’endors, ton visage descend jusque sur ton corps ?

© Thierry Aymès

VÉRONIQUE PONGE À « L’OMBRE DE MIDI »

Un roman inoubliable

Mon nom ? Allez savoir. Mon prénom ? Inconnu à ce stade. Ma profession ? Chais pas quoi dire. Nombre d’enfant(s) à charge ? Un chien. Sport ? J’aimais jouer aux échecs… Un téléphone qui sonne. « Allô, Gérard c’est Paul, je te rappelle plus tard. » Je ne m’appelle pas Gérard. Et puis le silence à nouveau se fait dans cet appartement à la tapisserie humide, au miroir qui ne sait plus refléter, à la brosse à dents usée… Une porte s’ouvre, et commence alors un monologue, tout au moins en apparence… Un individu se dessine, dont on ne sait pas grand-chose, ou si peu. Il donne l’image d’un être solitaire, un homme à la limite du vulgaire, le genre qui de prime abord à tout pour déplaire. Et pourtant, presque, à la limite, mais alors vraiment à l’extrême limite, il serait attachant. En fait, il m’intrigue… Certaines de ses pensées sont dévoilées, certaines réflexions, tels des messages adressés : « En ce temps-là, je croyais avec tous les enfants du monde que s’il y avait du vent, c’était à cause d’un vieil arbre penché dans le fond du jardin. Et avec tous les enfants du monde j’avais projeté de le redresser. Ainsi le vent cesserait-il… » Ou encore… « C’est aujourd’hui que j’ouvrirai au hasard un livre de poèmes. … Il y sera question d’un homme, mort d’avoir voulu sauver le ciel bleu, le soleil, l’herbe et puis les arbres. Il y sera question d’un autre homme qui passait des heures à imaginer les cadeaux qu’il ferait à ses amis, s’il s’en sortait… » Et puis il y a tous ces encadrés, qui semblent être là pour ponctuer cette page de vie. Je ne vois pas, je ne comprends pas où, celui qui tient la plume, veut aller. Sur la jaquette du livre il est mentionné « Nouvelle philosophique ». Cela attise encore plus ma curiosité. Quelle est donc son idée ? Je suis perdue face à cet individu à la fiche signalétique des plus dépourvues, des plus saugrenues. Les minutes passent, les heures s’écoulent, presque sans un bruit. Il se souvient. Il pense. Il est là, seul, ou, plutôt, en couple, avec lui-même… Et je ne lâche pas… Impossible. L’auteur a réussi. Je lis, emportée, irrésistiblement. Parfois je reviens quelques pages en arrière, à la recherche d’un indice. C’est fou comme la magie opère. Arrivent les derniers mots… Et là, enfin, je sais, pour D.P… « À l’ombre de midi » c’est une histoire très bien écrite. Mais elle est bien plus que cela, un peu comme celle du Petit Prince à laquelle le personnage fait d’ailleurs référence. En ce sens, il y a deux niveaux de compréhension, ce qui donne ses lettres de noblesse aux lettres en italique imprimées sous le titre. Je dirais que c’est une aventure à la fois extérieure et intérieure… Et même si le tableau semble bien gris, au final c’est un merveilleux hymne à la vie. J’y songe ainsi, le bouquin entre les mains. Et moi aussi je me souviens…

C’était en début d’année, dans le froid du mois de janvier. En quelle année ? Je ne sais. Peut-être hier, ou lorsque j’avais dix-sept ans. Peu importe. Ce soir-là, autour d’une ricorée, installés dans des fauteuils qui se faisaient presque face, des heures durant nous avions parlé philosophie. C’était une discussion passionnante, où chacun librement s’exprimait. Il est vrai que j’avais devant moi un homme qui savait jouer des notes et des mots. Au moment de partir, il m’avait remis avec un grand sourire un livre ainsi dédicacé : « À Véronique, une sœur instantanée que la technologie m’a permis de rencontrer… vraiment ; comme quoi… » . Ces quelques mots à l’encre noire étaient ceux de l’auteur. Les siens… Et le livre ? Celui qu’aujourd’hui j’ai plaisir à vous inviter à lire… Quant à moi, j’attends d’ores et déjà le prochain. 

© Véronique Ponge (écrivain public). Merci à toi Véronique, tu as su lire mon livre comme je l’ai écrit…

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LILI FRIKH N’ÉCRIT PAS

EXTRAIT DE MON AVANT-DERNIER OUVRAGE INTITULÉ : « SELF-INTERVIEW ».

Cher Thierry Aymès, mis à part Joë Bousquet qui vous marqua au fer rouge, alors que vous n’aviez que 18 ans, vous est-il arrivé de rencontrer des textes indélébiles ?

Sans hésitation, je dirai… Ceux de Lili Frikh dont il faut d’emblée savoir qu’elle n’écrit que par défaut ; mais plus encore, indélébilité de Lili Frikh elle-même. Récemment, à la suite d’un texte intitulé « À la crasse de Dieu » qu’elle publia sur sa page Facebook et qui est extrait de son tout premier ouvrage « Bleu, ciel non compris », je me pris à le commenter. « Magnifique texte ! Puissant et simple ; comme d’habitude… Et toujours surprenant. C’est cela que j’appelle le « glamour »; le vrai. Celui qu’il faut être capable d’aller chercher ailleurs que dans les vitrines de prêt-à-porter, celui dont il faut être digne en relevant les manches très tendances de la légèreté. Celui qui monte de la merde au visage et qui ne s’arrête pas entre les cuisses. Le « glamour alchimiste », non pas l’opportuniste, non pas l’orpailleur, ne se niche pas sous les jupes printanières. L’or, l’authentique, le sans-carats, le sans-prix, est celui que l’on obtient par mutation du rien, de l’im-monde, du sans-valeur, en humain. Une solitude, une croix est toujours sur mesure. C’est de la haute couture pour les pauvres, les éconduits, les méprisés, les esseulés, les maudits. Si le poète n’a pas pour tâche de tout assumer, de tout ennoblir par cette assomption même, alors bien sûr, il peut être à la mode… Un temps, mais c’est à peu près tout. « Être dans le vent, c’est avoir un destin de feuilles mortes.  » (Jean Guitton). Bientôt, nul doute que nous en verrons quelques-un(e)s chez Cyril Hanouna. De nos jours, les poètes sont avant tout des communicants qui briguent l’espace où évolue le show-business. Dans une société où le « devoir de positiver » culpabilise les mélancoliques, Dieu merci vous n’êtes pas légère et c’est ce qui vous fait humaine. À ce que vous dites (car vous n’écrivez pas, vous êtes sans-papiers), l’on ne devrait pas applaudir. Et que dure le silence qui suit votre voix, car il est encore vôtre ». Ne pas lire Lili Frikh est une erreur si l’on dit aimer la poésie et plus précisément sa geste absolutoire.

© Thierry Aymès

DE ROUSSEAU À FERRY (En passant par Sartre)

Il n’y a pas de nature humaine. Aucune trace en l’Homme d’une essence où serait inscrite sa destination a priori. C’est désormais, semble-t-il, un fait dont on peut trouver l’origine au XVIIIe siècle du côté de chez Rousseau et Kant. J’en suis d’accord sans peine. Je dirai cependant dans un premier temps, et quitte à ce que cela soit moins clair,  qu’il est plus exactement dans sa nature de ne pas en avoir ou que sa nature est d’être en un sens surnaturelle. Bien ! Dans un second temps, je suggérerai qu’il y a « fait » et « fait ». Dire que la chute de ce stylo que je lâche est un fait ne revient pas à dire ce que disent les existentialismes au sujet de l’être humain dont la spécificité serait d’être « en devenir ». Peut-être devrions-nous alors établir une différence conceptuelle entre un fait « clos » et un fait « ouvert » avec tout ce que cette distinction implique. J’y reviendrai très vite, tout juste après avoir explicité la thèse sartrienne que résume la célèbre formule : « L’existence précède l’essence » (Cette affirmation ne valant que pour l’Homme).  

Pour l’heure donc, à en croire Monsieur Sartre, contrairement aux choses, la conscience que nous avons de nous-mêmes, nous porte d’emblée au-delà de ce que nous sommes. Je suis nécessairement autre que ce que je suis puisque pour dire que je suis ceci ou cela, il me faut ne pas l’être tout à fait. En revanche, le bureau sur lequel j’écris est tellement ce qu’il est qu’il n’est peut se forger une image de lui-même. Dire « Je » suppose donc autre chose que l’Être telle que les choses en seraient exclusivement pleines. Toujours d’accord.

Je laisse toutefois au compagnon de Mme de Beauvoir l’entière responsabilité du « Néant » qu’il conclut de l’inadéquation qu’implique la conscience de soi. D’aucuns pourraient entre autres choses y voir en effet la marque, dès ici-bas, d’une existence autre, le signe anticipateur d’un au-delà où, pour le coup nous connaîtrions un état de plénitude qui n’aurait rien à envier à celle des objets.

Cette précision étant faite : « Quelles sont les implications de la différenciation que j’ai établie entre fait clos et fait ouvert ? »

Elles sont évidentes. Quand le premier voit sa clôture rétive au Devenir, indifférente à son déroulé, sa manière, son style,  le second lui est entièrement relatif et suppose une histoire, une évolution et des stases, en même temps, peut-être qu’une destination et cette spécificité fait de lui un drôle de fait. Sans doute devrions-nous plutôt dire de lui qu’il est un « se faisant » avec un « Je-ne-sais-quoi » hypothétique en point de mire.

Je n’oublierai pas pour ma part que tout être humain est partagé « de fait » entre pulsions primaires et aspiration spirituelle ; entendez par là, qu’il a un corps en même temps qu’une conscience de lui-même (et d’autrui), et qu’entre ces deux pôles règne une très douloureuse tension.

L’essence-existentielle (pour ainsi dire) dont nous parle l’auteur de « La nausée » peine à nous faire décoller du réflexe de « vivre pour vivre », ne parvient pas aussi simplement à nous délester de notre part animale, d’où les conflits en tous genres, l’horreur de souffrir, la peur de mourir à ses idées, de mourir à soi, à son identité, de mourir tout court.

Permettez-moi de poser une question : « Pourquoi diable certaines théories apparaissent-elles dans les pays les plus développés technologiquement ? » Devrions-nous répondre tout de go : « Parce que ce sont les régions du monde les plus affranchies des doctrines essentialistes ; que celles-ci soient religieuses, philosophiques ou politiques ; parce que la technologie, et plus précisément son incessante évolution, est bien la preuve que l’être humain n’est pas assigné à une résidence ‘naturelle’, qu’il lui suffit de désirer très fort de voler par exemple pour inventer l’avion » ? Cette réponse ne nous ferait-elle pas prendre le risque d’établir une hiérarchie dangereuse entre les peuples dont certains pourraient être qualifiés de « retardataires » ?  Attention ! Ethnocentricité à l’horizon…

Certes donc l’être humain n’est-il pas prédéterminé par une essence qui le clorait, mais de là à dire que son existence est première, il y a un pas que je ne ferai pas. Ne pas aller plus vite que la musique me paraît être de bon conseil. Dans le mouvement même de son « Being in process » existent des « étapes » parfois très longues au regard d’une vie humaine, et ce sont elles qui nous font accroire à une manière d’essence d’où naissent des clichés sur tel ou tel peuple, et désormais, au sujet de l’homme ou de la femme.

Le fait que nous soyons susceptibles d’évolution, et d’évolution volontaire, ne nous autorise pas à compter sans l’l’histoire qui ne s’écrit pas qu’avec des pages blanches dans la mesure où elle part de loin; l’histoire et son pas incertain, l’histoire et son court empêché par les croyances de chacun ; croyances dont le propre est de se prendre pour la vérité, alors qu’elles ne sont en droit que des moments.

© Thierry Aymès

À DÉFAUT D’OR…

De bon matin, sous la douche, je me suis formulé une règle que je trouve moins ambiguë que la très connue : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » Lévitique (Lv 19,18). Le présupposé de cette « loi comportementale » est très clair ; je suis censé m’aimer. Mais est-ce si certain ? Mon instinct animal me portera très naturellement à me prioriser en cas de danger imminent, mais puis-je en conclure l’amour de moi-même ? Je ne le pense pas.

Il n’est que de regarder autour de soi pour s’assurer que chacun, à quelques très rares exceptions près, n’est pas nécessairement dans une relation amicale avec lui-même, quand il est par ailleurs tout à fait susceptible de se sauver plutôt qu’un autre dans une situation d’urgence. « Aime ton prochain comme toi-même ! » pourrait alors résonner comme un passeport pour la maltraitance d’autrui, si je ne me traite pas bien moi-même.

Sans doute est-ce pour cette raison que cette autre injonction bienveillante est venue à mon esprit, alors que je me délectais d’un jet puissant d’eau chaude sur mes épaules : « Au minimum, veillez à autoriser à autrui ce que vous vous autorisez à vous-même ».

Ici, le commandement ne porte pas sur l’amour (la plupart des gens ne comprennent pas que l’on puisse « ordonner d’aimer », l’amour appartenant, dans leur esprit, à l’ordre sentimental), mais plutôt sur l’état d’une veille orientée vers une égalité, y compris dans la médiocrité.

Si tu passes ton temps devant la télé, ne reproche pas à ton épouse de faire de même. Quel que soit ton excès, ton défaut, ta difficulté à contrôler une disparité quelconque, n’en fais le reproche à quiconque en serait également l’acteur plus ou moins conscient.

Pour ce qui est du « Au minimum » introductif, il sous-entend que chacun peut au cas échéant faire plus ou mieux, mais que « veiller à cette justice-là » serait déjà pas mal.

Il m’apparaît donc, qu’à prendre garde à ne rien exiger à autrui que l’on ne requiert de soi-même est sans doute plus à la portée de chacun. Ma règle n’est pas d’or, j’en conviens, elle n’est que de bronze, soit; mais elle est à ma taille. Les morales XXL me font passer pour maigre; ce que je ne suis pas.

© Thierry Aymès