UNE CONCILIANCE

À l’issu de mes séances, sachez qu’il m’arrive de délivrer non pas des ordonnances, mais des « conciliances ». En voici une que je peux vous communiquer sans risquer de dévoiler l’identité de la patiente dont il est question. Je précise que mes « conciliances » ne parlent pas toutes le même langage et que je les adapte aux personnes qui me les demandent. La femme à qui celle-ci s’adresse étant plutôt « cérébrale et lettrée » voici ce que j’ai cru bon de lui écrire :

« Madame,

À la question que vous m’avez posée hier soir à 17h12 très exactement, je souhaitais apporter un début de réponse. Il semblerait que vous soyez plus intriguée par le lieu où vous pleurez habituellement que par les raisons de votre peine.

Question 1 : Ne serait-il pas possible que ce qui vous attriste soit directement lié à la voiture en mouvement où vous osez vous laisser aller ?

Question 2 : Est-il certain que, quelles que soient les causes de ce qui vous afflige le lieu de votre abandon ne varie pas ?

A  ces deux questions, je vais répondre comme si peu importaient les fondements particuliers de votre chagrin et comme si votre véhicule et lui seul, dès que vous êtes à son volant, déclenchait  vos larmes.

Une voiture en mouvement, lorsque l’on se trouve à sa commande et seul(e), est à n’en pas douter un lieu privilégié où personne ne peut entrer à l’improviste et où l’on se sent en sécurité.  Pour qui ne veut pas paraître faible aux yeux des autres, pour qui ne tient pas à apparaître dans cette nudité-là, elle est donc l’endroit idéal pour un lâcher-prise. 

– À l’arrêt, à la façon d’une maison, elle prolonge notre identité corporelle et symbolise conséquemment le « Moi » dont le propre est d’être essentiellement du… Passé sédimenté.  Elle est aussi un antre qui n’est pas sans rappeler notre séjour dans le ventre de notre mère.

– En mouvement, elle transcende à chaque seconde, la réalité même de l’espace et, en ce sens, est une image de la liberté, non pas en tant qu’état, mais en tant que processus de libération. « Être libre » équivaudrait alors à s’extraire continument, interdire à  ce qui aurait tendance à prendre forme de se figer.

Vos larmes pourraient être celle de la vie vivifiante contre celle, croupissante, que conditionne notre éducation lorsque celle-ci nous enjoint de nous contenir.

À la fois sécurisante et matricielle, votre voiture est également phallique en ce que qu’elle conteste notre tendance à la pétrification et l’identité moïque à laquelle, en pleurant vous dites préférer l’identité plus en amont du Soi (soïque).

Vos larmes viennent en écho du mouvement ressuscitant que votre véhicule suggère. »

© Thierry Aymès

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